Riyad, la puissance sans profondeur

16 septembre 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : Gazoducs Ormuz (c) AFP

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Riyad, la puissance sans profondeur

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  • En une semaine, la menace houthie est passée des routes pétrolières saoudiennes au cœur symbolique du Royaume : un drone abattu au sud de La Mecque.

  • L’Arabie saoudite n’a jamais autant pesé au-dehors — Expo 2030, Coupe du monde 2034, influence à Washington — ni paru aussi vulnérable chez elle. Une puissance sans profondeur.

L’Arabie saoudite n’a jamais été aussi présente dans le monde, ni aussi vulnérable chez elle : en une semaine, la menace est passée de ses routes pétrolières au cœur symbolique du pays, La Mecque. En effet, le mardi 15 septembre, à 18 h 50, la défense aérienne saoudienne a détruit au sud de La Mecque un drone que la coalition attribue à Ansar Allah, le mouvement houthi, avant qu’il ne pénètre dans l’espace aérien interdit de la ville sainte. Même si les Houthis démentent, pour la première fois depuis le début de la guerre régionale, le cœur religieux du Royaume a été menacé — ligne rouge pour Riyad, qui promet des mesures de dissuasion. L’épisode parachève une semaine où les Houthis ont pris Perim et le littoral yéménite de la mer Rouge, où des drones partis d’Irak ont contraint Riyad à arrêter l’oléoduc Est-Ouest, tandis qu’Ormuz demeure quasi fermé depuis la riposte iranienne aux frappes du 28 février. Le Royaume n’est plus tenu par deux extrémités, mais par trois mâchoires.

« Le Royaume n’est plus tenu par deux extrémités, mais par trois mâchoires. »

La redondance retournée

La séquence a commencé à Sanaa le 13 juillet, lorsque le gouvernement yéménite a frappé la piste de l’aéroport pour empêcher l’atterrissage d’un appareil iranien ramenant une délégation houthie des funérailles d’Ali Khamenei. Les Houthis ont proclamé le 20 un blocus naval visant le seul Royaume, six jours après que Washington eut rétabli le sien contre l’Iran, et alors que Téhéran leur avait demandé, selon Reuters, de se tenir prêts à fermer le détroit. Yanbu, devenu la principale porte de sortie du brut saoudien depuis la fermeture d’Ormuz, chargeait plus de 4 millions de barils par jour en juin et juillet ; en deux semaines, le blocus a fait chuter de près de 90 % les volumes franchissant Bab el-Mandeb, sans que la bascule vers Suez compense la perte. En août, le Royaume a déclaré à l’OPEP une production de 6,24 millions de barils par jour, la plus faible depuis 1990, et ses exportations sont tombées à leur plus bas niveau depuis treize ans. Septembre a achevé de fermer les issues : les 10 et 11, des drones venus d’Irak ont frappé les stations de pompage de l’oléoduc Est-Ouest, que Riyad a dû arrêter, peut-être pour six semaines selon Bloomberg. Le 15, le Brent dépassait 108 dollars.

L’étau saoudien en chiffres
Production (août) 6,24 Mb/j — plus bas niveau depuis 1990
Exportations Plus bas niveau depuis 13 ans
Yanbu (avant blocus) > 4 Mb/j (juin-juillet)
Volumes via Bab el-Mandeb −90 % en deux semaines
Oléoduc Est-Ouest À l’arrêt (jusqu’à 6 semaines ?)
Brent (15 septembre) > 108 dollars
Raffinerie de Jizan 400 000 b/j — visée depuis juillet

La logique qui fondait la résilience saoudienne s’en trouve contournée : l’oléoduc est à l’arrêt, Yanbu a suspendu ses chargements, et la redondance se trouve réduite à la seule route du nord, suspendue à une réparation sans échéance annoncée. Paradoxe cruel : le baril dépasse cent dollars au moment où le Royaume ne peut plus acheminer les volumes que ce prix rémunère.

Des marges au sanctuaire

Le traité de Taëf a consacré en 1934 la souveraineté saoudienne sur l’Asir, Jizan et Najran, et celui de Djeddah en a fixé le tracé en 2000, sans effacer, dans une part de l’imaginaire yéménite, l’idée de provinces perdues. C’est dans ces marges que tombent les missiles, à Jizan notamment, dont la raffinerie de 400 000 barils par jour est visée à plusieurs reprises depuis juillet. L’instrument saoudien au Yémen fut toujours l’argent plutôt que l’armée : depuis 1962, une Commission spéciale y gère les allégeances tribales, et Riyad a porté trente-trois ans durant le régime d’Ali Abdallah Saleh, qui finit allié des Houthis et de l’Iran ; lorsqu’il a fallu combattre, en 2009 puis à partir de 2015, le résultat fut coûteux et indécis.

Gazoducs Ormuz (c) AFP

Le drone de La Mecque change pourtant la nature de la menace : il ne vise plus seulement le territoire, mais la légitimité. Gardien des deux Lieux saints, le Royaume tire de cette charge une part essentielle de son autorité dans le monde musulman, et l’Organisation de la coopération islamique a aussitôt condamné l’attaque. Le démenti houthi peut se lire comme un calcul autant que comme une retenue : il suffit que la menace soit crue pour que les alertes déclenchées à La Mecque et à Djeddah, ou l’appel américain à reconsidérer tout voyage dans le Royaume, produisent leur effet, sans que le mouvement ait à assumer devant l’opinion musulmane l’atteinte portée à un sanctuaire.

L’influence, monnaie inconvertible

Jamais pourtant le Royaume n’a autant pesé au-dehors. Son fonds souverain irrigue la technologie et le sport mondiaux, Riyad accueillera l’Exposition universelle de 2030 et le pays la Coupe du monde de 2034, et l’influence saoudienne à Washington n’a guère d’équivalent parmi les puissances moyennes. Mais ces actifs ne se convertissent pas en sécurité territoriale. C’est la vulnérabilité par la vitrine : plus on expose, plus on offre de prise. Le 10 septembre, Mohammed ben Salmane a demandé à Donald Trump de frapper les Houthis, et Washington a préféré offrir du renseignement. Le pacte de La Mecque, dont le nom prend cette semaine une résonance singulière, pose depuis le 7 août qu’une attaque contre l’un de ses membres vaut attaque contre tous ; mais Islamabad a indiqué qu’aucune riposte militaire n’était à l’étude, et Ankara rappelle qu’il revient à l’État attaqué de définir l’aide qu’il attend. Au Caire, le 15, le président Sissi a assuré le prince héritier de son soutien — alors que l’Égypte, menacée dans les recettes de Suez, partage l’intérêt saoudien à rouvrir le détroit —, mais une déclaration n’est pas une escadre. Riyad, enfin, a demandé, selon Téhéran, le report de la réunion de Salalah sur Ormuz, refusant de négocier sous le feu.

« C’est la vulnérabilité par la vitrine : plus on expose, plus on offre de prise. »

Une solitude stratégique

Ansar Allah n’est pas un simple supplétif : Téhéran dément toute implication et le mouvement proclame la navigation sûre pour tous, sauf pour les navires saoudiens. La coordination avec l’Iran est réelle, mais elle n’est pas subordination, si bien qu’un accord avec Téhéran, désormais nécessaire, ne suffirait plus. Et là où la liberté de navigation n’est refusée qu’à un seul pays, aucune coalition ne se lève. Le front irakien obéit à la même logique : Riyad a renoncé à riposter à la demande de Bagdad, car l’agresseur opère depuis un État sans être commandé par lui, sans capitale à punir ni interlocuteur capable de garantir. Le camp allié, quant à lui, s’était défait avant la bataille : après l’offensive du Conseil de transition du Sud, soutenu par Abou Dhabi, contre les forces alignées sur Riyad, la riposte saoudienne a abouti en janvier à la reprise d’Aden, à la dissolution du Conseil et au retrait annoncé des dernières forces émiriennes. Riyad a gagné contre son allié et en paie le prix face à son ennemi : sans réduire à cette seule cause l’effondrement de la Résistance nationale de Tareq Saleh, proche d’Abou Dhabi, qui tenait la côte ouest, le Royaume affronte désormais seul un front que son partenaire avait longtemps structuré.

La profondeur ne s’achète pas

Les positions reprises le 13 septembre à l’ouest de Taëz rappellent que rien n’est joué ; mais la guerre de 2015-2022 a montré combien l’attrition aérienne use sans décider. Le risque principal est intérieur et budgétaire : l’exposition des provinces méridionales et un programme d’investissement pensé pour une décennie de stabilité composent des vulnérabilités qu’aucune puissance de feu ne traite. Trois signaux diront la trajectoire : la remise en service de l’oléoduc, la nature des mesures de dissuasion annoncées après La Mecque, et l’aide que le Royaume sollicitera, ou non, au titre du pacte de défense.

Ormuz (c) AFP

Une puissance peut acheter de la présence partout sans acquérir de profondeur chez elle. L’Arabie saoudite a réussi son extraversion et manqué sa consolidation ; elle se découvre prise en étau par trois adversaires qui n’ont ni exposition universelle ni Coupe du monde, dont deux ne sont même pas des États, et face auxquels, si l’on en croit la coalition, pas même le plus sacré de ses lieux n’est hors de portée.

« Une puissance peut acheter de la présence partout sans acquérir de profondeur chez elle. »

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À propos de l’auteur
Loÿs de Pampelonne

Loÿs de Pampelonne

Diplômé de l'Institut d'études politiques de Bordeaux en relation internationales, spécialiste de l’Irak et des minorités (kurdes, chrétiens d’orient..)