<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Qui a déclaré la guerre économique

21 septembre 2020

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Qui a déclaré la guerre économique

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Cent ans après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les historiens ont longuement débattu pour déterminer les responsabilités de chaque nation. Leur indécision le fait comprendre, déterminer qui a déclaré la guerre économique actuelle n’est pas simple. Une seule certitude : ce n’est pas nous ! 

« Notre » guerre économique date des années 1980 et 1990, tout ce numéro tend à le démontrer. Il est pourtant un pays qui a montré la voie auparavant, le Japon. Il a bénéficié d’un contexte exceptionnel – la guerre froide en faisait un allié prioritaire des États-Unis et ces derniers ont toléré la plupart de ses incartades, se contentant d’une stratégie défensive. Tout change à la fin des années 1980 quand le délitement de l’URSS devient manifeste.

Japon, le précurseur 

« Même sans canons, le Japon reste une armée » note l’économiste Jean Boissonnat. Vaincu militairement en 1945, le pays entend prendre sa revanche sur le terrain de l’économie,

L’État organise alors l’effort collectif. Premier souci, la collecte du renseignement dans la lignée de l’empereur Meiji qui conseillait dès 1868 à ses sujets « de chercher la connaissance dans le monde entier ». Créé en 1951, le JETRO (Japan External Trade Organisation) fournit aux entreprises les informations et le soutien dont elles ont besoin pour exporter. Le JICSI (Japan Information Center of Science and Technology) s’intéresse aux technologies de pointe et est accusé d’organiser un véritable espionnage économique.

Le cœur du système est constitué par le MITI (Ministère du commerce extérieur et de l’industrie). Il agit en coopération étroite avec les grandes entreprises qui détachent des cadres pour travailler en son sein, il définit dans ses « visions » les secteurs d’avenir, il répartit les rôles entre les firmes nationales. Il veille à leur compétitivité, encourage la recherche et, longtemps, le yen est maintenu à un niveau sous-évalué pour faciliter les exportations. D’autres ministères s’efforcent de garantir les approvisionnements en pétrole ce qui explique l’orientation pro-arabe de la politique extérieure du pays.

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Plus encore que le dispositif, le langage est guerrier. Le vice-président de la Diète traite les ouvriers américains de « paresseux ». Konosuke Matsushita prédit en 1988 : « Nous allons gagner et l’Occident industriel va perdre. Vous n’y pouvez plus grand-chose, parce que c’est en vous-mêmes que vous portez votre défaite. Vos organisations sont tayloriennes ; mais le pire, c’est que vos têtes le sont aussi […] ». Ceux que veut perdre Jupiter…

Les États-Unis, réaction et action

Certains de leur supériorité assise sur le dollar et les nouvelles technologies, les États-Unis se sont contentés longtemps d’une stratégie défensive sur le plan commercial. Elle utilise des outils anciens comme l’ITC et invente de nouvelles formules comme les accords volontaires d’autolimitation sur les automobiles japonaises en 1980. En même temps, grâce à l’amendement Exon-Florio de 1988, le japonais Fujitsu se voit empêché d’acquérir la société Fairchild sous prétexte que l’entreprise fabriquait des composants pour les missiles Patriot.

À la fin des années 1980, la stratégie devient plus offensive : l’article super 301 du Trade Bill de 1988 autorise le Président à prendre des sanctions contre les pays qui se ferment aux produits venus des États-Unis. Sous la pression, le Japon s’engage à empêcher les ententes entre grandes firmes (qu’organisait le MITI), à développer sa consommation, à libéraliser son économie, à laisser s’apprécier sa monnaie.

Les États-Unis n’avaient jamais hésité à pratiquer la guerre économique envers leurs partenaires, mais la guerre froide faisait passer ce souci au second plan. Tout change en 1991. On peut même dater la déclaration de guerre de décembre 1992, lorsque Bill Clinton organise un sommet économique dans son fief de Little Rock dans l’Arkansas. Les orateurs y décrivirent « un monde dans lequel les États, comme les entreprises, sont engagés dans une compétition sauvage sur les marchés mondiaux » [1].

Dans la foulée, l’État met en place une « politique de soutien » à l’exportation (Advocacy policy). De nouveaux instruments voient le jour en 1993 et sont regroupés sous la formule générale de War Room, en particulier le Trade Promotion Coordinating Committee (TPCC) et l’Advocacy Center. Le premier, présidé par le secrétaire d’État au Commerce, est constitué de 21 intervenants qui représentent les principaux ministères et agences gouvernementales. C’est un organe de coordination, de planification et de pilotage stratégique qui cible les grands marchés et les gros contrats. L’Advocacy Center constitue son bras armé.

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Les mesures s’enchaînent rapidement. Alors que la dissolution de la CIA avait été évoquée, elle est maintenue et réorientée vers le renseignement économique. Officiellement, il s’agit d’enquêter sur toutes les manœuvres économiques déloyales auxquelles pouvaient se livrer les pays concurrents. En réalité, les services de renseignement américains, en tout premier lieu la NSA, sont accusés de renseigner les firmes américaines sur les négociations commerciales menées par leurs concurrentes. Cela fut évoqué par exemple lorsque deux firmes françaises, Thomson et Alcatel,  perdirent en 1994 un contrat vente de radars au Brésil au profit de Raytheon. Toujours en 1994, sous prétexte d’une manœuvre de corruption de la part d’Airbus en Arabie Saoudite, McDonnell-Douglas obtint les informations qui lui permirent d’emporter ce marché de 6 milliards de dollars.

Certains points frappent dans ce déploiement. D’abord la coopération avec les grandes entreprises dont témoigne l’affaire PRISM, les grandes firmes d’Internet ayant collaboré avec la NSA. Ensuite le rôle central du Pentagone qui les soutient par ses commandes, mène le combat contre les hackers étrangers et collecte les informations sensibles par des organismes comme In-Q-Tel. Enfin, la tension permanente pour assurer la compétitivité du pays en soutenant les secteurs d’avenir, en développant une politique de la science sans égale ou en s’assurant le contrôle des matières premières stratégiques.

David Rothkopf, responsable sous la première administration Clinton au département du Commerce, affirme alors sans hypocrisie inutile : « Les esprits chagrins prétendent que c’est une honte de s’abaisser à vendre nos produits par ce type de méthodes. Je leur réponds que la honte, c’est d’avoir mis autant de temps à nous apercevoir que c’était la bonne façon de faire notre métier. »

Le tour de la Chine et des émergents

Le Japon vaincu, la Chine devient la principale cible des États-Unis. Il est vrai qu’elle utilise des armes comparables à celles du Japon des années 1960 et 1970 : sous-évaluation du yuan, soutien de l’État aux entreprises, ouverture contrôlée, activisme diplomatique pour garantir l’approvisionnement en matières premières, détournement de marques toléré par l’État, recherche du renseignement par tous les moyens : « C’est une tentative organisée et continue en vue de siphonner toute l’information contenue dans nos systèmes non classifiés » expliquait un officiel américain en 2005[2]. On peut ajouter, comme aux États-Unis, le rôle central assuré par l’Armée populaire qui organise les tentatives d’intrusion des hackers chinois sur les sites sensibles et entretient des rapports avec de nombreuses sociétés comme Huawei. Et, bien sûr, le dumping social, fiscal et environnemental auquel le pays s’est livré massivement depuis la fin des années 1970.

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Les autres émergents emboîtent le pas, ainsi l’Inde qui respecte mal la propriété intellectuelle. Tous se méfient des grandes déclarations d’amour des États-Unis pour le libéralisme et préfèrent juger Washington sur ses actes… de guerre économique.

Quant aux pays européens, ils commencent à réagir. Mais l’essentiel de leur politique est défensive et passe par l’adoption de lois de « patriotisme économique » pour empêcher que leurs entreprises stratégiques passent sous contrôle étranger ou par des mesures anti-dumping. Comme le montre Christian Harbulot, il n’existe guère de stratégie cohérente de conquête des marchés, sinon les visites de chefs d’tat transformés en « VRP ».

Aucun pays ne dispose des moyens et de la palette d’outils dont se sont dotés les États-Unis. C’est surtout face à la Chine qu’ils les utilisent aujourd’hui, espérant obtenir le même résultat qu’avec le Japon. Mais cette dernière dispose d’une profondeur stratégique dont ne bénéficiait pas le Japon. Entre Pékin et Washington, la guerre économique n’est pas près de se terminer.

 


  1. Paul R. Krugman, La Mondialisation n’est pas coupable. Vertus et limites du libre-échange, La Découverte, Paris, 2000, p. 7.
  2. Article du Washington Post, 25 août 2005.
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Massimo Magiardo

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