« État islamique – province du Khorasan » : le cyber-djihad, avenir du salafisme

28 septembre 2026

Temps de lecture : 12 minutes

Photo : Asie centrale (c) Conflits

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« État islamique – province du Khorasan » : le cyber-djihad, avenir du salafisme

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  • Après le califat physique puis clandestin, l’ISKP invente ex nihilo un cyber-califat, virtuel et numérique, dopé à l’intelligence artificielle générative.

  • Structure, spécificités religieuses, chronologie : anatomie de la seule « wilaya » de l’État islamique à avoir prospéré.

Origine du mot « Khorasan »

Le Khorasan fut jadis un royaume d’Asie centrale englobant des parties de l’Afghanistan, de la Perse, etc. Des hadith (peu fiables) prêtent au prophète Mahomet la prédiction qu’à l’arrivée du Mahdi, à la fin des temps, « une armée viendra du Khorasan sous des drapeaux noirs… pour conquérir Jérusalem » ; mais rien de tel ne figure dans le Coran. Dans sa « déclaration de guerre contre les Américains occupant le pays des Deux Lieux Saints », publiée intégralement en août 1996 dans le journal Al-Qods al-Arabi à Londres, Oussama ben Laden dit écrire « depuis une base sûre, au Khorasan ».

I – Un « califat numérique », dopé à l’intelligence artificielle

L’histoire et les péripéties d’une entité salafiste-djihadiste tendent à se ressembler fort : l’ISKP n’échappe pas à la règle ; tous ces éléments figurent donc dans la seconde partie de cette étude, plus bas dans ce texte.

Nous préférons aborder d’emblée l’originalité majeure de l’ISKP. Après le califat physique, terrestre, géographique, imaginé et réalisé à la mort du prophète Mahomet, en juin 632 de notre ère, au profit de la « communauté des croyants » (Oumma) ; après les califats symboliques des djihadistes, physique d’abord (ISIS, 2013-2019) puis clandestin et souterrain, l’ISKP invente ex nihilo un nouveau type de cyber-califat, virtuel et numérique celui-ci, d’une grande et croissante sophistication. Fondé sur les notions de régionalisation et de localisation, il ajoute systématiquement de l’IA générative à toutes les infrastructures digitales énumérées ci-après, tout en maintenant une présence constante sur Facebook, Instagram, TikTok, etc.

« Après le califat physique puis clandestin, l’ISKP invente ex nihilo un nouveau type de cyber-califat, virtuel et numérique, d’une grande et croissante sophistication. »

Nous exposons ceci pour commencer, en détail.

Coordination et contrôle

Jusqu’en 2024, la fondation I’lam (ISIS-Core et ISKP ensemble) publiait mondialement, en 30 langues, toute leur propagande politico-théologique commune ; elle fut démantelée par une attaque informatique convergente de plusieurs pays occidentaux. Par ce même canal commun paraissait aussi, jusqu’en 2026, l’hebdomadaire al-Naba (référence à une sourate du Coran), consacré aux actions militantes d’ISIS-Core et de l’ISKP.

Toutes les entités et structures exposées ci-dessous fonctionnent en coordination et se renvoient en souplesse les unes aux autres, en une architecture 100 % digitale. Elles réagissent vite aux événements symboliquement importants pour des djihadistes militants ou sympathisants — propagande, instructions — selon une logique constante, multilingue et multicible.

Cadre intellectuel et théologique, 2026

Production, traduction et dissémination : depuis 2023, Fursan al-Tarjuma (« Les chevaliers traducteurs ») regroupe 14 médias salafistes publiés par l’ISKP, en 18 langues ; des centaines de brochures, livres et vidéos ont été publiés, la plupart sous forme numérique.

La fondation al-Azaim et le média éponyme paraissent en pachtou, ourdou, tadjik et ouzbek. La maison d’édition multilingue al-Himmah publie des centaines de brochures et de livres.

Appareil de recrutement

Là aussi largement numérique et opérant « en écho » : réseaux sociaux, chats, plateformes de jeux en ligne, forums spécialisés ; des formats respectant habilement les canons de la culture digitale : sensiblerie, émotivité, pulsions victimaires, etc.

Exemple : un jeune Indien musulman vivant au Royaume-Uni est arrêté alors qu’il prépare un attentat. Dans son ordinateur, cinq mille messages échangés avec un chatbot d’islamisation conçu par l’ISKP, sans nulle intervention humaine dans le processus. Pour réagir, le système régalien britannique est quasi paralysé : qui inculper ? Qui traquer ou arrêter ensuite ?

« Cinq mille messages échangés avec un chatbot d’islamisation conçu par l’ISKP, sans nulle intervention humaine : qui inculper ? Qui arrêter ? »

Appareil de propagande

Pour la jeunesse (15-25 ans), un système complexe d’endoctrinement publie des formats copiant la culture juvénile, diffusés sur Discord, Steam, Roblox, Fortnite, Battle.net, Twitch, Xbox Live, etc.

La dawa — prédication et propagation du salafisme — donne lieu à des publications en pachtou, dari, russe, ouzbek, perse, ourdou, malayalam, bengali, anglais… Un magazine multilingue, la Voix du Khorasan, est plutôt destiné aux sympathisants et axe sa propagande sur la Palestine, Gaza, etc.

Appareil de financement

ISIS-Core finance plus ou moins l’ISKP jusque vers 2023 ; depuis, la Wilaya-Khorasan s’entretient elle-même : taxation de trafics divers, profits de mines illicites, rançons d’enlèvements, etc. Autres sources de financement : donations de salafistes riches, dans le Golfe, la péninsule arabe et au-delà ; dons effectués sur des sites munis de QR codes, pour cagnottes et dons en ligne. D’importantes plateformes d’échange de cryptomonnaies prolongent et complètent le hawala et contournent les contrôles des institutions financières classiques, avec des portefeuilles spécifiques, etc.

Appareil militaire et logistique

Là encore, une structure intégrée : entraînement des djihadistes par tutoriels et e-learning, fabrication des explosifs et des bombes, planification, choix des cibles, propagande pré et post-attentat, logistique, coordination, attaques elles-mêmes, etc. Usage exclusif d’applications codées et chiffrées.

L’entraînement lui-même a changé de nature. Fini l’ancien modèle, où de futurs moudjahidine devaient voyager vers des camps physiques situés dans des zones lointaines, en présence d’instructeurs en chair et en os — une concentration humaine suspecte en un même lieu, vite repérée désormais par les drones et susceptible de tirs de missiles ou de bombardements. À présent, l’entraînement et l’instruction sont à 100 % en ligne, à base de manuels et de tutoriels fournis aux novices : maniement d’armes, fabrication d’explosifs et de bombes, planification tactique, sécurisation des opérations.

II – Spécificités et divergences religieuses

L’islam sunnite comporte quatre systèmes juridiques (madhhab, pluriel madhahib) apparus environ de l’an 700 à l’an 900 de notre ère : les écoles hanafite, malikite, chaféite et hanbalite, du nom de leurs fondateurs. Dans l’islam sunnite toujours, les wahhabites, ou salafistes, ne reconnaissent aucune de ces quatre écoles, qu’ils jugent hors du pur islam du Prophète.

Quand se crée l’État islamique central (ISIS-Core) en 2013, les Taliban, qui combattent contre l’Union soviétique puis contre les États-Unis — donc au moins depuis un demi-siècle — voient à ses débuts ISIS-Core plutôt d’un bon œil. Ces Taliban, qui se réfèrent souvent aux héros du djihad global — Abdallah Azzam, Oussama ben Laden, Abou Moussab al-Zarqaoui — voient favorablement un califat se constituer dans la péninsule arabe, de la Jordanie à Oman, et admettent Abou Bakr al-Baghdadi dans leur panthéon. Mais cela ne dure pas : après une phase d’observation, les Taliban deviennent hostiles et déclarent le salafisme « renégat ». À leur premier passage au pouvoir, les Taliban avaient d’ailleurs fermé nombre de mosquées et de madrassas salafistes sur les territoires qu’ils contrôlaient. L’ISKP, de son côté, qualifie d’« apostat » l’État taliban afghan, ce dernier étant intransigeant : le Commandeur des croyants (Amir al-Muminin) ne peut être que le mollah Omar et nul autre.

La prétention d’ISIS-Core d’attribuer ce rôle à Abou Bakr al-Baghdadi provoque la rupture, d’abord de fondement religieux et sectaire. Les Taliban afghans appartiennent à l’école déobandie. La plus rigoureuse et sectaire du sous-continent indien, elle est hanafite, école juridique sunnite la plus ancienne et la plus suivie (Abou Hanifa, 699-767). Les djihadistes afghans et pakistanais qui se regroupent vers 2014 pour créer l’ISKP sont en revanche des salafistes, comme bien sûr ISIS-Core. Telle est l’origine de la rupture entre ces deux fractions de l’islam rigoriste : une lutte entre deux Commandeurs des croyants, Abou Bakr al-Baghdadi contre le mollah Omar. Un proverbe africain dit : « Pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot »…

Durant le djihad contre l’URSS (années 1980), les pétromonarchies ont financé par centaines, voire par milliers, des écoles coraniques, partout où c’était possible ; la plupart salafistes. Depuis, cette variante de l’islam s’est répandue dans la région. Les Taliban étant presque tous pachtounes, rétifs au salafisme, ces mosquées ont surtout prospéré sur les territoires d’autres ethnies sunnites (Tadjiks, Ouzbeks, Ouïghours émigrés, etc.).

Plusieurs strates de djihadistes se superposent ainsi dans la région, d’abord en Afghanistan et dans les territoires tribaux du Pakistan : les locaux et les étrangers venus du Moyen-Orient ou d’Asie centrale ; les premiers massivement déobandis, les seconds salafistes. Bien entendu, et dès l’origine, Taliban et ISKP s’accusent mutuellement de fricoter avec les (vipérins) services spéciaux pakistanais, l’ISI (Inter-Services Intelligence) ; c’est sans doute vrai dans les deux cas…

L’ISKP, dans ce contexte, c’est un peu la révolte des salafistes contre les Taliban hanafites.

« L’ISKP, c’est un peu la révolte des salafistes contre les Taliban hanafites. »

III – Chronologie de l’ISKP

L’origine de l’« État islamique de la province du Khorasan » (acronyme anglais ISKP) se situe à l’automne 2014, avec sa création dans des provinces reculées du nord-ouest du Pakistan (vallée de Tirah), comme scission salafiste du TTP. Depuis, une multitude d’attentats a frappé ce pays, l’Afghanistan, le Tadjikistan, l’Inde, la Russie, etc. Son terrain de chasse initial est l’Asie centrale — d’abord le « Turkestan occidental » : Kazakhstan, Kirghizistan, Turkménistan, Ouzbékistan, plus le Tadjikistan, qui est indo-européen et non turkmène — ainsi que le sous-continent indien. L’ISKP compte aussi des noyaux de combattants ouïghours (le « Turkestan oriental »).

Le nouveau groupe se nomme alors Tehrik-e-Khilafat Pakistan (TKP) et a pour premier chef Hafiz Saïd Khan, dit « mollah Saïd Orakzai », ex-dirigeant du TTP au Waziristan. Hafiz Saïd Khan dit avoir combattu en Syrie avec Jabhat al-Nosra (le Front al-Nosra, un temps filiale locale d’al-Qaïda, fondée par Ahmed al-Charaa « Abou Mohamed al-Joulani », à présent, à l’automne 2026, le djihadi-à-cravate et président autoproclamé de la Syrie). Dans l’est du Pakistan, au même moment, Abdulrahim Dost, ex-détenu de Guantanamo lui aussi, fait de même allégeance à ISIS-Core ; peu après, il s’agrège à l’ISKP, sous la direction du mollah Saïd Orakzai. D’autres petites entités proches d’al-Qaïda font de même.

Genèse et « coagulation »

De 2011 à 2019, le djihad au Moyen-Orient (Irak, Syrie, etc.) a attiré, selon les experts des services spéciaux de la région, environ 4 000 combattants. Ils se dispersent à la fin du califat territorial d’ISIS-Core (2019), notamment en Europe, en Turquie et en Russie. Certains se calment, d’autres créent les cellules de ce qui deviendra l’ISKP. Aux premiers rangs de ceux-ci, les moudjahidine tadjiks, pour des raisons tribales hostiles aux Taliban pachtounes.

De multiples groupes et groupuscules fanatisés-salafistes du sous-continent indien et d’Asie centrale convergent, en 2012-2014, vers le futur ISKP ; notamment, côté Pakistan, au Baloutchistan et dans les territoires tribaux fort peu policés. Un véritable kaléidoscope de groupes plus ou moins réels et durables, avec force défections et allers-retours. Pour mémoire : Ahle-Sunnat wal Jamaat, Ansar ul-Khilafat wal-Jihad, Jamaat al-Ahrar, Jundullah (scission du TTP), Lashkar-e-Taïba (coupable de l’attaque de Mumbai en 2008, 166 morts), Lashkar-e-Jhangvi, Saut ul-Ummah (scission du Hizb ut-Tahrir), Tehrik-e-Khilafat Jihad (Pakistan et Afghanistan), etc.

À l’élan spirituel se surajoute l’intérêt matériel : à son lancement, l’ISKP paie ses soldats 100 dollars par mois, une jolie somme aux confins de l’Afghanistan et du Pakistan.

Dès le second semestre 2014, l’ISKP embryonnaire a déjà des cellules à Kaboul, et même jusqu’au Bangladesh ; lors de sa création, sa force est estimée à 1 000-1 500 combattants.

Repères chronologiques, 2015-2026

Date Événement
Janvier 2015 Le TKP fait allégeance à ISIS-Core. Au nom du « calife » Abou Bakr al-Baghdadi, Abou Mohammed al-Adnani, alors porte-parole d’ISIS-Core, reconnaît le mollah Saïd Orakzai comme chef d’ISIS « pour la Wilaya du Khorasan », avec pour adjoint le mollah Abdulrauf Khadim (ex-détenu de Guantanamo, tué en février 2015 dans le Helmand par une frappe de drone américaine). L’ISKP adopte la structure d’ISIS-Core : émir, Shura (conseil), gouverneurs régionaux (wali) et commandants de terrain.
2e semestre 2015 L’ISKP s’implante dans les provinces afghanes les plus proches des territoires tribaux pakistanais : provinces de Nangarhar et de Kunar d’un côté, Khyber et Waziristan de l’autre, où la tribu Orakzai est bien implantée.
2015-2020 Des groupes de moudjahidine étrangers (Ouzbeks de l’ETIM, Tadjiks, Kirghizes, Turkmènes…) s’infiltrent à l’est de l’Afghanistan, où ils sont acceptés car « riches ». Ils évoluent par petites unités de quatre ou cinq individus et vivent dans les villages. Parmi eux, des Arabes d’ISIS-Core, qui financent alors.
2016 Rupture entre ISIS-Core et les Taliban ; dès 2015, Abou Bakr al-Baghdadi avait traité le mollah Omar de « milicien débile et illettré ».
2016 L’ISKP s’implante au Pakistan : Peshawar bien sûr, mais aussi au Baloutchistan (capitale Quetta, authentique poudrière et nid de frelons, où l’État pakistanais peine à s’imposer), ainsi qu’à Islamabad, Lahore, etc. Là, ils recrutent des jeunes, des étudiants.
2016-2018 Nombreuses batailles entre Taliban et fedayin de l’ISKP, d’abord dans la province de Nangarhar ; malgré les offensives des Taliban, l’ISKP reste implanté dans une vingtaine de provinces du pays. La direction taliban estime alors que l’ISKP compte environ 2 500 combattants, dont des étrangers venus d’Azerbaïdjan, du Canada, de France, d’Inde, des Maldives, d’Ouzbékistan, du Pakistan, du Tadjikistan et de Turquie.
Mai 2019 ISIS-Core suscite une « Wilaya Pakistan » rayonnant aussi sur l’Inde. Son premier émir est Haj Daud Mehsud, pakistanais et ancien commandant du TTP.
Été 2021 La conquête du pays par les Taliban propulse l’ISKP dans tout l’Afghanistan : les Taliban ouvrent toutes les prisons, des centaines de guerriers de l’ISKP s’en évadent. En même temps, la Chine exige des Taliban, qu’elle soutient fortement, qu’ils chassent les moudjahidine ouïghours, ceux d’entre eux ralliés à l’ISKP ciblant les Chinois en Afghanistan.
Automne 2021 Après l’attentat de l’aéroport de Kaboul le 26 août, les Taliban, dont le « gouvernement » s’installe en septembre, se déchaînent contre l’ISKP : cet acte constitue pour eux un intolérable défi à l’autorité du mollah Omar ; ils massacrent muftis et combattants par centaines. Mais le centre d’endoctrinement salafiste reste actif à Peshawar et alentour. En Afghanistan même, le pouvoir taliban est faible dans les provinces du nord, non pachtounes : l’ISKP s’y implante. Les Taliban ne touchent pas aux soldats étrangers de l’ISKP (Ouïghours, Ouzbeks, Tadjiks) mais les coupent, partout où ils peuvent, de la population afghane, sans l’aide de laquelle l’ISKP ne peut vraiment les menacer.
2023 Une structure « proche » des Taliban estime à 6 500 l’implantation de l’ISKP en Afghanistan (nord, nord-est et nord-ouest), dont environ 4 000 près de la frontière tadjike.
2025 Une source russe estime à environ 3 000 le nombre de fedayin de l’ISKP en Afghanistan.
Été 2026 Un comité de sécurité dédié au terrorisme, au sein de l’Organisation de coopération de Shanghai, estime qu’environ 25 entités vouées à la lutte armée et au djihadisme subsistent en Afghanistan ; la plupart actives en Asie du Sud, de l’Ouest et centrale, au premier rang desquelles le TTP (Taliban du Pakistan).
Automne 2026 À ce jour, l’ISKP est et reste la seule wilaya d’ISIS-Core à avoir prospéré.

Implantation de l’ISKP, 2014-2026

Partout en Asie centrale, en Iran et dans le sous-continent indien. En Inde, au fil des années, nombreuses infiltrations et arrestations de cellules ISKP : Delhi, Uttar Pradesh, Maharashtra, Rajasthan, Gujarat, Tamil Nadu, Karnataka, etc. ; de même au Bangladesh. Souvent, ces cellules sont camouflées en fausses ONG charitables.

Les principaux attentats

(pour bien comprendre, avoir d’abord lu le chapitre « Spécificités religieuses »)

Dès l’origine, des commandos ou cellules de l’ISKP ont attaqué des centaines de cibles et commis des centaines d’attentats, peut-être des milliers : attentats-suicides, à la bombe, au lance-roquettes, ciblés ou aveugles. Comme celles d’ISIS-Core dans la zone Syrie-Irak, ses cibles sont sectaires : des « hérétiques » ou des « apostats » (chiites, ismaéliens, soufis, etc.), mais aussi des « nationalistes » (Taliban, Baloutches, etc.) et des « ennemis de l’islam » (Américains, Chinois, Pakistanais, Russes…).

Rien que d’août 2021 à novembre 2025, les services spéciaux d’un pays voisin dénombrent 315 attentats de l’ISKP pour le seul Afghanistan ; à Kaboul et alentour, dans la province de Nangarhar, à Kandahar, Herat, et au nord dans les provinces de Kunduz, Badakhshan, etc.

Principaux attentats recensés

Date Lieu Cible et bilan
Novembre 2016 Kaboul Attentat-suicide dans une mosquée chiite : 27 morts.
Octobre 2017 Kaboul Attentat-suicide dans une mosquée chiite : 30 morts.
2017-2020 Afghanistan Attentats fréquents visant des mosquées chiites dans tout le pays. Autres attentats signalés au Kirghizistan, en Ouzbékistan, etc.
Août 2021 Kaboul (aéroport) Lors du départ de l’armée américaine, double attentat-suicide : 13 militaires américains et 170 civils, la plupart afghans, tués.
Septembre 2022 Kaboul Attentats-suicides visant l’ambassade de Russie (6 morts et blessés), celle du Pakistan, et l’hôtel Longan abritant des techniciens chinois (3 morts).
Octobre 2022 Chiraz (Iran) Attentat contre un mausolée chiite : 15 morts.
Janvier 2024 Kerman (Iran) Dans un cimetière, lors de la cérémonie en hommage à Qassem Soleimani, deux attentats-suicides — les pires depuis la fondation de la République islamique : environ 90 morts et 290 blessés.
Mars 2024 Moscou (Russie) Attentat contre la salle de concerts le Crocus, par 4 Tadjiks de l’ISKP : 149 morts, 600 blessés, tous civils. Opération planifiée à Herat (Afghanistan) et conduite par messageries chiffrées, sans contact direct entre décideurs et exécutants.
Janvier 2026 Kaboul Nouvel attentat contre un hôtel fréquenté par des Chinois : 1 Chinois et 6 Afghans tués.

Après les attentats de Kerman et de Moscou, une coordination des renseignements russe et chinois, opérant dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), découvre peu à peu un dispositif ISKP high-tech : outil très original de cyber-djihad, communications chiffrées, usage massif du dark web et des cryptomonnaies, intégré et symbiotique.

Annexe 1 — Neuf siècles avant : la première transplantation terroriste, les « Assassins », d’Alamut (Perse) à Masyaf (Syrie)

Date Événement
Septembre 1090 Hassan Sabbah, grand-maître des ismaéliens nizârites (connus comme « Assassins »), s’empare de la forteresse d’Alamut, dans les monts Elbourz (nord de l’Iran, près de la mer Caspienne).
1095-1270 Croisades en Terre sainte (environ 175 ans).
1102 Première dawa (mission de prédication) des « Assassins » en Syrie.
1106 Les fedayin nizârites tuent Abou al-Fath Fakhr al-Mulk, vizir du gouverneur du Khorasan.
1123 Des textes francs du royaume de Jérusalem signalent le danger des « Assassins ».
1131-1134 Les « Assassins » conquièrent une série de forteresses dans les montagnes syriennes, vers le djebel Ansariya, région de Hama.
1140 Les « Assassins » de Syrie achètent Masyaf, leur forteresse-capitale régionale.
1251 Rencontre entre le roi Saint Louis et l’émissaire du Vieux de la Montagne (Ala al-Din Muhammad) à Saint-Jean-d’Acre, Terre sainte. Politesses et échanges de riches cadeaux.
Décembre 1256 Alamut est prise et détruite par les Mongols de Hülagü Khan. La secte des « Assassins » se transfère en Syrie, sous l’autorité du Vieux de la Montagne (Cheikh al-Jabal). Le premier et le plus illustre est Rachid al-Din Sinan (1130-1193).
1273 Prise et destruction des ultimes forteresses des « Assassins » en Syrie, par les Mamelouks du sultan Baybars ; extermination des Nizârites et disparition de la secte sous sa forme d’alors.

Annexe 2 — Les émirs successifs de l’ISKP

Les Orakzai sont l’une des grandes tribus pachtounes du Khyber Pakhtunkhwa (jadis « province de la frontière du nord-ouest » du Pakistan). On les trouve en Afghanistan, au Pakistan, et dans les territoires tribaux entre les deux. Juste avant la fondation, « Shahidullah Shahid », Sheikh Maqbool Orakzai (ou « Abou Omar Maqbool al-Khorasani »), aurait initié la démarche d’allégeance à ISIS-Core, mais il est tué dans une frappe américaine en juillet 2015.

No Émir Mandat et sort
1 Hafiz Saïd Khan, dit « mollah Saïd Orakzai » Ex-commandant du TTP, nommé en 2014, tué en 2016 par une frappe de drone américaine dans la province de Nangarhar.
2 « Abdul Hasib » Logari Émir neuf mois, puis tué en avril 2017 par un raid américain.
3 Abdulrahman Ghaleb « Abou Sayed » Nommé en avril, tué en juillet 2017 par une frappe américaine dans la province de Kunar.
4 Sayid Bajauri « Abou Saad Orakzai » Tué en août 2018 dans la province de Nangarhar. (De 2014 à l’été 2018, l’ISKP perd ses quatre dirigeants, tous pachtounes locaux.)
5 Maulvi Zia ul-Haq, « Abou Omar Khorasani » Nommé en août 2018, vite rejeté par l’ISKP et tué par les Taliban en 2021.
6 Maulvi Aslam Farouqi (pakistanais), « Abdallah Orakzai » Nommé en 2019, capturé en avril 2020 en Afghanistan, évadé puis tué en janvier 2022.
7 « Shahab al-Muhajir », Sanaullah Ghafari Ex-guérillero urbain (« Urban Lion ») de l’ISKP à Kaboul, né en 1994 (origine incertaine). Émir de juin 2020 à 2026. Aurait organisé l’attentat de Kaboul en août 2021.

Bibliographie et documentation

Sources et contacts personnels de l’auteur, et :

RT, 15 juillet 2026 : « Terrorism has gone cyber — and the world isn’t ready ».

Usanas Foundation (Inde), 2 juillet 2026 : « Understanding the Islamic State of Khorasan : an overview of its evolution, operational strategies and framing of India » (Usanas est une école védique remontant à au moins cinq siècles avant notre ère).

Perspectives on Terrorism, octobre 2022 : « IS Khorasan, organizational structure, ideological convergence with the Taliban and future prospects ».

Glossaire

(Entités et termes mentionnés dans l’étude)

Entités

BLA — Baloch Liberation Army.
ETIM (ou TIP) — East Turkestan Islamic Movement / Turkistan Islamic Party (Ouïghours).
IJU — Islamic Jihad Union ; scission de l’IMU, proche d’al-Qaïda et des Taliban.
IMU — Islamic Movement of Uzbekistan ; émir Osman Ghazi ; sa principale tendance prête allégeance à ISIS-Core en 2015, puis se rapproche de l’ISKP.
ISIS-Core — État islamique central (à l’origine Syrie, Irak…) ; dit établir le califat physique et terrestre en juin 2014, avec pour calife Abou Bakr al-Baghdadi.
ISJK — Islamic State of Jammu & Kashmir (wilaya du Cachemire d’ISIS-Core).
ISKP — Islamic State in the Khorasan Province — État islamique de la province du Khorasan.
JeI — Jamaat-e-Islami ; plus ancienne entité islamiste du sous-continent indien.
LeJ — Lashkar-e-Jhangvi ; groupe fanatisé sunnite du Pakistan.
LeT — Lashkar-e-Taïba ; autre groupe fanatisé sunnite du Pakistan.
TTP — Tehrik-e-Taliban Pakistan (Taliban du Pakistan).
SIMI — Students’ Islamic Movement of India.

Termes

Amir / Émir = chef de guerre.
Amir al-Muminin = commandeur des croyants.
Moudjahidine = ceux qui sont dans la voie du djihad.
Wali = gouverneur.

Lire aussi :

L’empreinte spatiale de l’État islamique au Khorassan

Le djihadisme en Asie centrale est un danger pour l’Europe. Entretien avec Raffaello Pantucci

Sur l’attentat de Moscou : entretien avec Daniel Dory

L’État islamique menace les entreprises d’Asie centrale et de Chine en Afghanistan

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À propos de l’auteur
Xavier Raufer

Xavier Raufer

Il est professeur associé : . à l'institut de recherche sur le terrorisme, Université Fu Dan, Shanghaï, Chine. . à l'université George Mason (Washington DC), centre de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la corruption.