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La mort présumée d’Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique, à la suite de frappes américano-israéliennes ouvre une phase d’incertitude stratégique majeure.
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Trois scénarios se dessinent : continuité verrouillée par un successeur rapide, « praetorianisation » du régime sous domination des Gardiens de la Révolution, ou fracture des élites iranienne débouchant sur une escalade externe pour masquer la crise intérieure.
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La région, du détroit d’Ormuz aux réseaux de milices, entre dans une phase de sélection stratégique où Washington, Moscou, Pékin et les monarchies du Golfe doivent recalibrer leurs postures face à un Iran dont la nature future reste indéterminée.
Au moment où nous écrivons ces lignes, la mort d’Ali Khamenei est affirmée par des responsables israéliens à la suite de frappes américano-israéliennes, mais n’a pas été confirmée officiellement par Téhéran. Cette incertitude factuelle ne doit pas masquer une certitude stratégique : même présentée comme hypothèse, l’élimination du Guide suprême produit déjà des effets géopolitiques majeurs. La disparition du centre de gravité institutionnel de la République islamique ne signifie pas automatiquement la chute du régime. Elle ouvre au contraire une phase de recomposition dont l’issue déterminera l’équilibre du Moyen-Orient.
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Sans Khamenei, le triptyque institutionnel iranien vacille mais ne s’effondre pas
Le système iranien repose sur un triptyque : la Maison du Guide (en charge de l’arbitrage politico-religieux), le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) et les institutions de validation (Assemblée des experts, Conseil des Gardiens). Tout porte à croire que si la mort du Guide ne détruit pas cette architecture, elle la met sous tension. D’où la possibilité de définir trois scénarios plus ou moins plausibles.
Le premier scénario est la continuité verrouillée. Un successeur est désigné rapidement. L’appareil sécuritaire verrouille l’espace public. L’objectif consiste à empêcher toute dynamique insurrectionnelle. Dans ce cas, la politique régionale reste offensive, peut-être même durcie, afin de démontrer que l’Iran ne vacille pas.
Le second scénario serait celui d’une «praetorianisation». Le CGRI devient l’arbitre réel. Le régime conserve sa façade théocratique mais bascule vers une logique plus sécuritaire que religieuse. Cela signifierait une politique extérieure plus agressive, plus de frappes de drones, plus de frappes indirectes, plus de cyberattaques doublée d’une pression maritime.
Dernier scénario, celui de la fracture des élites. Si la succession est contestée, l’Iran entre dans une zone de turbulence faite de rumeurs, de luttes d’appareil sous fond de crise économique sans précédent. Ce scénario est le plus dangereux pour la région, car un régime fragilisé peut être tenté par l’escalade externe pour consolider l’interne. La décapitation n’est donc pas synonyme d’effondrement ; elle peut au contraire accélérer la transformation de la République islamique en État-caserne.

La résidence d’Ali Khamenei filmée le matin du 28 février 2026 par satellite
Du Golfe à Dubaï, la riposte iranienne menace des cibles autrefois impensables
La profondeur stratégique iranienne — Hezbollah libanais, milices irakiennes et yéménites — pourrait être mobilisée pour prouver que l’axe de résistance tient. Mais un élément nouveau change la donne : les alliés arabes des États-Unis sont devenus des cibles potentielles. Si l’assaut israélo-américain se poursuit, la riposte iranienne visera toujours davantage des États hôtes de bases américaines ou d’infrastructures énergétiques. Le simple fait d’évoquer des frappes dans le Golfe aurait semblé impensable il y a dix ans. Qui aurait cru qu’un jour Dubaï pourrait être mentionnée dans un scénario de bombardement ?
L’hypothèse, même théorique, dit le degré de déstabilisation régionale. Dans cette configuration, Washington se trouverait face à un paradoxe : protéger ses partenaires arabes sans les entraîner dans une guerre ouverte qui mettrait en péril leur stabilité économique et leur attractivité mondiale. Le détroit d’Ormuz redeviendrait alors un levier central. Sans fermeture formelle, la hausse des risques suffirait à perturber les marchés énergétiques mondiaux.
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Promouvoir Rohani depuis Washington serait contre-productif et politiquement explosif
L’idée d’un retour d’Hassan Rohani, ex-président de la République islamique (2013-2021), figure perçue comme plus pragmatique, circule dans certains cercles. Elle mérite d’être analysée froidement. D’abord, le système iranien ne fonctionne pas comme une présidence parlementaire occidentale : le président est subordonné au Guide.
Ensuite, toute tentative extérieure visible de promouvoir un dirigeant «modéré» constituerait un précédent explosif. Elle validerait la thèse du régime selon laquelle Washington orchestre l’ingénierie politique interne. Un tel précédent entraînerait des conséquences globales. Il renforcerait les doctrines souverainistes à Moscou et à Pékin d’une part et légitimerait des stratégies similaires ailleurs de l’autre. Enfin, il fragiliserait le droit international déjà érodé par la pratique des éliminations ciblées.
En réalité, les États-Unis peuvent influencer l’environnement, mais non imposer un leadership sans provoquer une réaction nationaliste massive. Paradoxalement, une intervention trop visible renforcerait les factions les plus dures.
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Moscou et Pékin soutiennent Téhéran sans vouloir être entraînés dans l’embrasement
Les tensions autour des inspections de l’AIEA et de l’enrichissement élevé étaient déjà au cœur de la confrontation. Si la disparition du Guide est confirmée, deux dynamiques contradictoires peuvent émerger. D’abord une fenêtre diplomatique : un nouveau leadership pourrait chercher un accord minimal pour desserrer l’étau.
L’autre hypothèse serait celle de la radicalisation : céder après un assassinat serait politiquement suicidaire. L’histoire montre que les régimes frappés au sommet privilégient rarement l’apaisement immédiat. Le risque est donc celui d’une «escalade de faiblesse» : ne pas franchir le seuil nucléaire militaire, mais multiplier les signaux de nuisance stratégique.
Du reste, des propos médiatiques ont évoqué l’existence d’un projet iranien de «bombe sale» qui aurait été confié à la Russie, d’où l’empressement israélien de précipiter cette opération de concert avec les Américains. À ce stade, aucune source ouverte crédible, aucun rapport d’agence internationale ni élément de renseignement public ne confirme un tel plan. Une bombe radiologique n’est pas une arme nucléaire : elle vise la contamination et la panique plus que la destruction massive. Lier cette hypothèse à un transfert à Moscou relève davantage de la narration stratégique que d’un fait établi.
De fait, Moscou et Pékin n’ont aucun intérêt à un effondrement du régime iranien. Ils ont besoin d’un partenaire stable, non d’un trou noir géopolitique au cœur du Golfe. Mais ils ne souhaitent pas non plus être entraînés dans une confrontation directe avec Washington. La disparition de Khamenei ne transforme pas l’Iran en protectorat russe ou chinois. Elle oblige au contraire ces puissances à calibrer leur soutien pour éviter l’embrasement.
Trois inconnues détermineront quel Iran naît de la mort de Khamenei
Si la mort du Guide est confirmée, le Moyen-Orient entre dans une phase de sélection stratégique. Trois inconnues demeurent :
- L’Iran devient-il plus pragmatique ou plus militarisé ?
- Les États-Unis choisissent-ils la désescalade ou la pression maximale ?
- Les alliés arabes demeurent-ils des plateformes ou deviennent-ils des champs de bataille ?
Décapiter un régime au mépris du droit international n’est jamais neutre. C’est ouvrir une période d’incertitude où chaque acteur teste les limites de l’autre. Dans un système régional saturé d’armes, de milices et de rivalités, l’élimination d’un homme peut accélérer des dynamiques structurelles déjà à l’œuvre. Alors que l’ONU est aux abonnés absents, la question est de savoir quel Iran naît de la disparition de Khamenei — et à quel prix pour la région.
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