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Lors des frappes américaines sur l’Iran du 28 février 2026, quinze avions ravitailleurs américains étaient stationnés à la base portugaise de Lajes aux Açores, plaçant Lisbonne au cœur d’une vive controverse diplomatique.
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Contrairement à l’Espagne qui a explicitement refusé l’usage de ses bases, le Portugal a accordé une «autorisation conditionnelle» en invoquant un régime d’autorisation tacite préexistant, suscitant des doutes juridiques et moraux.
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Ce choix révèle l’atlantisme profond du Portugal, État fondateur de l’OTAN disposant d’un atout géostratégique unique — la base de Lajes — qu’il utilise comme levier d’influence, au prix d’une souveraineté parfois ambiguë.
Lisbonne, mars 2026. Pendant que les bombes américaines tombaient sur Téhéran dans la nuit du samedi 28 février, quinze avions ravitailleurs KC-46 Pegasus de l’US Air Force étaient stationnés sur le tarmac de la base de Lajes, dans l’île de Terceira aux Açores. Cinq d’entre eux ont décollé ce même soir. C’est ce détail — anodin en apparence, explosif politiquement — qui a placé le Portugal au cœur d’une controverse diplomatique dont il se serait bien passé.
Dans une interview accordée le 2 mars à la chaîne CNN Portugal, le ministre portugais des Affaires étrangères, Paulo Rangel, a opéré une distinction sémantique subtile.
Avant le déclenchement des frappes, toutes les autorisations accordées aux avions militaires américains l’avaient été non pas en vertu de l’Accord de coopération et de défense de 1995, mais dans le cadre du régime général défini par un décret-loi qui prévoit que les vols d’État de tout pays requièrent une autorisation — avec la particularité que les États-Unis figurent parmi les pays bénéficiant d’une autorisation annuelle permanente.
Autrement dit, les Américains n’avaient pas besoin de demander. Ils notifient, et si Lisbonne ne répond pas dans les 24 heures, la réponse est affirmative.
Après le début des frappes, et une fois notifié de l’intervention militaire américaine, le gouvernement portugais a accordé ce qu’il appelle une «autorisation conditionnelle», assortie de trois critères puisés dans le droit international : les opérations doivent être défensives (en réponse à une attaque iranienne), nécessaires et proportionnelles, et ne viser que des objectifs militaires. Mais Rangel a lui-même reconnu les limites de cette posture.
Interrogé sur la certitude que les États-Unis avaient respecté ces conditions lors des premières heures d’attaque, le ministre a répondu qu’il n’avait «pas la certitude absolue». Une réponse qui, pour ses opposants, résume parfaitement le problème.
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Un atlantisme ancré dans sept siècles d’histoire, que l’Espagne ne partage pas
La comparaison avec l’Espagne s’est imposée d’emblée. Alors que le gouvernement de Pedro Sánchez a explicitement refusé que les bases américaines de Rota et Morón soient utilisées pour les opérations contre l’Iran, invoquant le droit international et le refus d’une «complicité avec une agression militaire», l’exécutif portugais a confirmé son ancrage atlantiste.
Pour comprendre ce choix, il faut remonter loin. Dès 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, le régime de Salazar — officiellement neutre — permit aux Alliés de s’installer sur la base de Lajes aux Açores pour surveiller l’Atlantique et lutter contre les sous-marins allemands. Ce n’était pas une parenthèse mais l’expression d’une tradition séculaire. Le Portugal et l’Angleterre sont liés depuis le traité de Londres de 1373, la plus ancienne alliance diplomatique encore en vigueur dans le monde. En outre, le Portugal est l’un des douze membres fondateurs de l’OTAN, ayant signé le traité de l’Atlantique Nord dès le 4 avril 1949 à Washington. L’Espagne, elle, n’a rejoint la structure politique de l’Alliance qu’en 1982, après la fin du franquisme.
Cette asymétrie historique explique en partie des réflexes géopolitiques différents. L’atlantisme portugais s’est matérialisé par le renouvellement de l’Accord des Lajes en 1979 et en 1983 : le Portugal accordait aux États-Unis les «facilités» des bases des Açores en échange d’aides économiques et militaires. Plus qu’un engagement idéologique gratuit, il s’agit davantage d’un calcul pragmatique assumé par tous les gouvernements successifs, de droite comme de gauche.

Trop petit pour se défendre seul, le Portugal joue la carte américaine par nécessité
Trop modeste pour assurer sa propre sécurité, le Portugal n’a ni la masse démographique, ni la profondeur stratégique, ni les ressources industrielles pour assurer seul sa défense. Sa marine doit surveiller l’un des espaces atlantiques les plus vastes d’Europe — incluant les Açores et Madère — avec des moyens limités. Sans le parapluie américain, cela serait intenable.
Comme la plupart des Européens du Sud, le Portugal a massivement profité depuis la fin de la Guerre froide de la sécurité américaine pour financer son État-providence, ses infrastructures et sa convergence européenne.
Le déséquilibre des contributions au sein de l’Alliance traduit la faiblesse de l’effort de défense des États européens et leurs hésitations à bâtir une défense européenne moins dépendante des États-Unis.
« Cette position géographique unique lui permet de négocier son atlantisme »
Mais le Portugal possède quelque chose que les États-Unis ne peuvent pas acheter ailleurs : la base de Lajes, point de ravitaillement stratégique en plein Atlantique Nord, à mi-chemin entre l’Europe et l’Amérique. Cette position géographique unique lui permet de négocier son atlantisme non pas en espèces militaires, mais en facilités d’accès.
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La base de Lajes, levier précieux mais double tranchant face à la convoitise chinoise
L’atlantisme n’est pas une posture sentimentale. Dans le cas portugais, il a l’allure d’une rente car les contreparties sont concrètes. La présence militaire américaine aux Açores génère des emplois locaux, des transferts technologiques et une garantie de sécurité pour un territoire insulaire éloigné du continent européen. Surtout que les Açores sont devenus un des nouveaux fronts de la compétition entre Washington et Pékin.
Récemment, l’ancien Premier ministre António Costa avait révélé que la Chine souhaitait convertir la base militaire américaine de Lajes en un institut de recherche scientifique géré par les Chinois, ce qui avait déclenché une vive alarme à Washington. Refuser d’accéder aux demandes américaines aujourd’hui pourrait fragiliser cette relation précieuse et, surtout, ouvrir la porte à d’autres influences.
« En voulant être trop coopératif avec Washington, le Portugal risque de perdre sa crédibilité comme acteur souverain et s’il est trop réticent, il perd son seul levier de puissance au sein de l’OTAN »
Dans le binôme Europe-Atlantique, la priorité stratégique du Portugal est désormais l’Europe et l’UE ; mais le Portugal s’efforce simultanément de revaloriser et de renforcer sa position atlantique pour accroître son influence internationale. C’est un équilibre délicat. En voulant être trop coopératif avec Washington, le Portugal risque de perdre sa crédibilité comme acteur souverain et s’il est trop réticent, il perd son seul levier de puissance au sein de l’OTAN.
En 2024, le Portugal consacrait moins de 2 % de son PIB à sa défense, se situant ainsi dans le bas du classement européen avec l’Espagne, la Belgique et le Luxembourg. En valeur absolue, le Portugal ne dépensait que 4,2 milliards d’euros pour sa défense en 2024 ; c’est à peine plus que la Hongrie, et moins que l’Autriche, qui n’est même pas membre de l’OTAN. Ce n’est qu’en 2025, sous la pression combinée de la guerre en Ukraine et du chantage budgétaire de Trump, que Lisbonne a attendu la dernière minute pour franchir la barre symbolique des 2 %.
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Sur le plan juridique, une zone grise que Lisbonne assume et que Madrid a refusée
Mais la vraie question, au fond, n’est pas géopolitique mais d’ordre juridique. L’opération américaine contre l’Iran est unilatérale, elle n’a pas été décidée dans le cadre de l’ONU ni de l’OTAN. Or, l’Accord des Lajes prévoit explicitement que, pour les opérations hors OTAN et hors cadre d’organisations internationales, une autorisation préalable est requise.
Le gouvernement portugais contourne cette exigence en invoquant la période «pré-attaque» pour laquelle le régime général d’autorisation tacite s’appliquerait. L’Espagne a tranché différemment. En choisissant de refuser, Madrid a fait de la souveraineté nationale un principe actif, et non une valeur de refuge. Lisbonne a fait le choix inverse : celui de la continuité atlantique, au prix d’une ambiguïté morale et juridique.
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