Le biais de genre dans l’analyse des femmes djihadistes : États des lieux, expériences et implications pratiques

14 avril 2020

Temps de lecture : 14 minutes
Photo : Le 26 février 2019, lieu d’arrivée des civils en provenance de Baghuz en Syrie, Auteurs : GEAI LAURENCE/SIPA, Numéro de reportage : 00901212_000012.
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Le biais de genre dans l’analyse des femmes djihadistes : États des lieux, expériences et implications pratiques

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Même minoritaires, les femmes sont présentes dans les mouvements terroristes, y compris au sein de l’État islamique. Comprendre leur motivation, leur cheminement et leur parcours permet de mieux appréhender les phénomènes djihadistes.

 

* Cet article fait suite à une communication intitulée «  Le retour des combattantes de l’EI en France : Entre biais de genre et lacunes juridiques »  prononcée  lors du 8e Colloque étudiant «  Le religieux dans l’espace public » organisé les 25 et 26 avril 2019 par le Centre d’étude du religieux contemporain (CERC) de l’Université de Sherbrooke, Canada.

 

INTRODUCTION

Le 14 octobre 2019, la cour d’assises de Paris a condamné Ornella Gilligman et Inès Madani, à respectivement 25 et 30 ans de prison, pour avoir tenté, en septembre 2016, de commettre un attentat à la voiture piégée près de la cathédrale Notre-Dame de Paris[1].

Bien que leurs noms ne soient pas rentrés dans la mémoire collective, à l’instar d’autres condamnés pour terrorisme, comme Abdelkader Merah[2] en France par exemple ou encore Mehdi Nemmouche[3] en Belgique, et pour cause puisqu’il s’agit d’un attentat raté, il n’en reste pas moins que ce verdict concrétise juridiquement l’émergence de ce que l’on pourrait appeler un nouveau phénomène, à savoir « le djihad au féminin »[4].

Or, si ce phénomène peut être caractérisé comme nouveau sur le plan empirique (statistiquement les femmes sont moins liées à la radicalisation menant à la violence ou à des attentats terroristes), il n’est pas exceptionnel[5].

Ainsi, l’expression « djihad au féminin », que l’on retrouve dans certaines productions scientifiques, mais surtout journalistiques est à interroger. Tout d’abord parce qu’elle implique par le terme « au féminin », un sous-degré de violence et d’engagement dans la violence, qui serait par définition moindre que celui des hommes, ou encore une connotation genrée renvoyant à un djihadisme romantique, mystique ou plus sensible correspondant à des stéréotypes féminins[6]. De plus, l’engagement violent chez les femmes se résumerait en fait à des causes psychologiques qui caractériseraient nécessairement leur engagement comme irrationnel[7]. Ainsi une expression telle que « djihadisme des femmes » serait plus à propos pour  ne pas tomber justement dans les écueils du biais de genre et comprendre de manière plus fine leur engagement vers une idéologie violente.

Ainsi, nous proposons de faire l’état des lieux dans cet article du biais de genre dans l’analyse de la radicalisation et de la pratique de la violence, en tant que discours ou actes, chez les femmes chez les femmes qui s’engagent dans le djihadisme. Nous tenons à noter ici que notre analyse ne consiste pas à minimiser ou à écarter la violence que les femmes impliquées directement ou indirectement par le projet et l’idéologie djihadistes subissent (notamment dans les contextes de conflits armés au Moyen-Orient ou en Afrique par exemple). Nous nous attachons ici à examiner la part de femmes qui adhèrent et s’engagent de manière consentie auprès de l’EI et qui n’est pas, a priori, dans une situation d’emprise.

Lire aussi : La situation à Alep. Entretien avec un cadre supérieur de la région

Souvent relayées au second plan dans l’analyse du processus de radicalisation et du djihad en général, les femmes ont pourtant démontré depuis ces dernières années une capacité à s’engager dans une telle idéologie non exclusivement pour des raisons indirectes (manipulation, soumission, désinformation), mais bien aussi pour des raisons que l’on pourrait qualifier d’actives correspondant à une réelle volonté d’engagement armé ou encore d’endoctrinement. En effet, au niveau ouest-européen environ 941 à 1023 femmes ont été affiliées à l’EI et sur cette base environ 138 ont été considérées comme retournantes. De plus, pour le cas de la France, 300 à 382 femmes étaient affiliées à l’EI en 2018 pour 43 retournantes[8].

Ainsi les femmes dans le djihad ont pu se montrer actrices dans diverses situations et à différents niveaux de l’EI.

 

À partir de la littérature, comment ce biais de genre opère-t-il à la fois dans l’analyse de la radicalisation, mais aussi dans notre perception de l’engagement djihadiste chez les femmes ?

S’il provient de « fausses » représentations, de quels ordres sont-elles ? Politiques, sociales, historiques, religieux, mythologiques ?

Quels sont les implications et les enjeux pratiques de ce biais de genre dans la lutte contre la radicalisation menant à la violence ?

 

Le biais de genre opère de telle sorte que les femmes sont principalement conçues dans l’analyse du processus de radicalisation comme des victimes n’ayant pas de capacité d’internalisation et de conscientisation de leur engagement idéologique extrême et par la suite dans leur volonté de passage à la violence.

Les représentations qui biaisent notre perception de la violence chez les femmes sont multiples et sont le fruit d’un agrégat, plus ou moins conscient, de plusieurs dimensions politiques, historiques, sociétales, religieuses et mythologiques.

Sur le plan théorique, il y a eu une masculinisation de la radicalisation et du terrorisme déplaçant la focale principalement sur les hommes et retardant la réflexion sur les femmes.

Sur le plan pratique, l’attention a été portée sur les hommes, plaçant les femmes au second plan dans leur potentialité à donner du sens à leur adhésion à des idéologies violentes, leur capacité « d’agentivité » ( c’est-à-dire d’être agente/mentor de radicalisation), et plus concrètement d’être capable de prendre les armes et de pratiquer la violence.

 

Les biais de genre qui agissent comme des filtres de façon délibérée ou construite socialement sont en fait une succession de représentations d’ordre mythologiques, historiques, politiques et sociales, et qui orientent nos perceptions du phénomène tel que la radicalisation, la violence et le terrorisme.

Ces incarnations mythologiques, historiques, politiques et sociales nous renseignent finalement sur la façon dont nous considérons de tels phénomènes à la fois dans la sphère scientifique et sociétale.

Notre recherche se fera sur la base d’une revue de littérature composée d’articles scientifiques, journalistiques, de rapports gouvernementaux et d’organisations internationales ainsi qu’à partir de données quantitatives. Le but de cet article consiste dans un premier temps à revenir plus synthétiquement sur les différents arguments et études mettant en relief la dimension genrée[9] de ce phénomène et dans un second temps de mettre la focale sur les représentations que les sociétés se font de l’engagement violent chez les femmes. Ainsi nous pourrons dégager en conclusion les différentes implications sur le plan pratique d’un tel écart de perception.

Nous commencerons dans une première section par définir la notion de biais de genre. Puis, dans une deuxième section, nous examinerons plus précisément comment ce biais de genre peut s’incarner à travers plusieurs dimensions : mythologique, politico-historique et socioreligieuse). Une troisième section sera consacrée à l’analyse des causes, des processus et des expériences des femmes dans leur engagement djihadiste. Enfin, notre conclusion générale mettra en relief les implications pratiques du biais de genre dans l’analyse de la radicalisation et de l’engagement violent chez les femmes.

I/ Considérations théoriques

 

Pluridisciplinarité

Il nous faut d’abord indiquer que l’analyse de la radicalisation menant à la violence possède, de façon presque paradoxale, une force et une faiblesse se rapportant à son caractère pluridisciplinaire. L’analyse de la radicalisation peut donc permettre la mise en commun de plusieurs expertises qui traversent différentes doctrines, concepts, constats empiriques et points de vue allant des sciences politiques, de l’histoire, ou encore de la sociologie.  Cependant, cette pluridisciplinarité, bien que permettant d’enrichir et de nourrir le corpus sur la radicalisation, peut avoir comme effet de ne pas avoir un cadre théorique bien défini (au sens classique) oscillant entre plusieurs disciplines et donc plusieurs ontologies et épistémologies.

Le concept de biais de genre (tout comme le concept de radicalisation) intervient donc dans ce contexte renforçant la difficulté de le définir et de le circonscrire soit à partir d’un champ disciplinaire donné soit à partir d’une terminologie stricte.

Le biais de genre

Communément, le biais de genre indique une tendance consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, à définir, circonscrire ou expliquer un phénomène ou considérer un individu avec comme principale grille d’analyse ou de perception le genre. En ce qui concerne les femmes, le ou les biais se traduisent par un certain nombre de préjugés, de représentations implicites voire de clichés qui vont de façon nécessaire ou contingente orientent notre regard et notre réflexion. Alors que ces biais de genre s’incarnent dans nos perceptions quotidiennes, ils vont aussi se manifester dans nos représentations intellectuelles jusqu’à s’articuler au sein même de nos structures sociétales et organisationnelles.

Ainsi les biais de genre vont s’incarner et opérer dans le champ politique, social, historique ou encore économique. Nous le retrouvons donc dans l’analyse de la violence et de la radicalisation quand il s’agit de s’intéresser aux femmes[10].

Opposition doctrinale : Déterminisme et individualisme méthodologi

Sur le plan doctrinal et théorique, il semble que le déterminisme social de ces femmes ait pris le dessus dans l’analyse de leur processus de radicalisation. En effet, aux balbutiements de l’étude de ce phénomène, l’accent a d’abord été mis sur  les facteurs sociaux et individuels qui engendreraient leur basculement vers ce type d’idéologie, catégorisant ces femmes selon leurs appartenances sociales, ethniques ou religieuses. Or, les études reconnues ont démontré que la notion de profil dans l’analyse de processus radicaux était non pertinente et que finalement cette détermination venant de leurs origines sociales ne pouvait faire office d’explication. Ainsi, la reconstruction des étapes qui les ont menées à adhérer à ce type d’idéologie s’est faite à partir d’une reconnaissance de leurs motivations, de leurs expériences et surtout du sens qu’elles ont pu donner à leurs parcours faisant ainsi de l’individualisme méthodologique un cadre théorique plus pertinent pour réfléchir à cette question. La notion de biais de genre s’est donc située entre ces deux doctrines renforçant ainsi certaines erreurs de perception et d’analyse.

Lire aussi : Le communautarisme prévaut dans le Nord-est syrien

II/ La dimension genrée de l’analyse de la violence chez les femmes

 

La dimension mythologique

À partir de ces considérations théoriques, examinons de plus près les incarnations et les origines de ce biais de genre dans l’analyse de la radicalisation chez les femmes.

Nous pouvons dégager dans un premier temps une dimension mythologique. Dounia Bouzar et Marie Martin expliquent dans leur article intitulé « Pour quels motifs les jeunes s’engagent-ils dans le djihad ? », que l’une des causes de la radicalisation chez les jeunes femmes, provient d’un rapport mythologique à ce que représente pour elles l’engagement dans le djihad. Ainsi, les autrices énoncent plusieurs mythes (Mythe de Mère-Térésa, Mythe de Daeshland, Mythe de la Belle au Bois Dormant) qui respectivement feraient référence à la volonté de s’engager au sein de l’EI à des fins humanitaires ( secours et protection des enfants victimes de la guerre en Syrie), en raison d’une utopie les poussant à imaginer et espérer une vie « meilleure » que celle dont elles font l’expérience dans leur pays d’origine ou de résidence ou encore d’une idéalisation d’un combattant de l’EI ( forme d’ultra-masculinité) avec lequel elles pourraient contracter un mariage et ainsi se sentir protéger.

Bien que tous ces motifs, traduits en mythes, se révèlent dans la réalité et découlent de l’expérience vécue par certaines femmes, il n’en reste pas moins qu’ils peuvent comporter un risque de réduction de l’engagement des femmes dans le djihad à des considérations d’ordre sentimentales ou maritales [11]  et ainsi déconsidérer que d’autres ont une lecture de leurs engagements plus subtile et moins « sentimentalisée » que nous verrons par la suite.

La dimension politico-historique.

L’autre dimension concerne le rapport des femmes au pouvoir et à la violence. Historiquement, bien que les femmes aient été impliquées dans la lutte armée[12], ces dernières ont été exclues du pouvoir et de la violence politique[13]. Ainsi nous pouvons y entrevoir une cause profonde de la prise en compte tardive de leur capacité à faire usage de la violence. Le pouvoir et la violence étant, de façon genrée, attribués aux hommes leurs non-associations aux femmes a donc impliqué une omission totale de leur potentiel à non seulement adhérer à des idéologies violentes, mais aussi à  pratiquer la violence de façon organisée sous formes d’attentats par exemple[14] les relayant constamment à un statut de victimes et non d’actrices[15]. Or, la violence de certaines femmes a pu clairement être établie au regard des actualités à la fois sur le sol français et en zone irako-syrienne comme nous l’avons mentionné en introduction. Cette violence aussi peut s’incarner aussi chez certaines sous la forme d’une frustration ou d’une déception[16] de ne pas avoir pu participer à la lutte armée et donc de vouloir commettre des actions plus violentes[17].

 La dimension socioreligieuse dans le débat politique

La troisième dimension que nous pouvons dégager est la dimension socioreligieuse entourant notamment la question du port du voile et de sa signification, non pas par celles qui le porte, mais tel qu’il est perçu dans l’espace sociétale.

Sans faire de lien entre le port du voile et la radicalisation en tant que processus, il n’en reste pas moins que cette question a énormément polarisé les débats autour de la laïcité, des modèles d’intégration et d’inclusion des personnes immigrantes de confessions musulmanes, de la place des femmes  portant le voile dans l’espace public, ou encore de notre rapport au religieux, mais aussi, par un effet de glissement, dans le débat politique sur la radicalisation.

Ainsi, la question du port du voile, instrumentalisée par différentes formations politiques pour faire valoir ou non certaines conceptions de la laïcité et de la liberté religieuse, est devenue un thème récurrent dans la réflexion politique sur la radicalisation faisant de celle-ci un signe annonciateur d’un basculement idéologique, mais aussi pour les partisans du voile comme symbole de la soumission (physique, intellectuelle et spirituelle) de la femme, un élément de réponse à la radicalisation menant à la violence.

Par conséquent, « l’islamité » de certaines femmes, exclusivement essentialisée à leur port du voile, selon ces formations politiques, a donc conduit à penser que parce qu’elles portaient ce signe religieux, ces dernières étaient nécessairement soumises ou incapables d’y donner un sens. Donc, lorsqu’il a fallu réfléchir au sens de l’engagement djihadistes chez les femmes, l’attention a été principalement portée sur leur caractère soumis et désengagé de toutes réflexions. Ainsi, un amalgame a été fait entre certaines femmes radicalisées et le port du voile en soi faisant de ce dernier un signe préoccupant pouvant annoncer un processus de radicalisation.

Plus concrètement, l’argument ici consiste à expliquer qu’un biais de genre s’est aussi opéré dans le cadre de la question du port du voile et a conduit à de fausses interprétations et spéculations sur les causes profondes  de l’adhésion de certaines femmes vers ce type d’idéologie[18].

 

III/ Processus et expériences dans la radicalisation chez les femmes

Codes et rôles dans le djihadisme des femmes

Or, d’autres études et débats scientifiques[19] nous apprennent que l’engagement des femmes dans l’idéologie de daesh comporte au contraire des complexités et des subtilités.

En effet, des analyses plutôt anglo-saxonnes ont montré comment les femmes engagées dans le djihad, tant sur le plan idéologique que sur le plan de la lutte armée, ont expliqué autrement leur adhésion. Cette adhésion se traduit donc par une volonté non pas d’être en deçà de l’action des hommes ou d’être réduite à un rôle de « suiveuse », mais de mettre sur pied leur propre conception du jihad et de ce qu’il peut leur apporter sur le plan de la réalisation de soi. Plus précisément, les femmes affiliées à l’EI, donc à une idéologie profondément aliénante et patriarcale pour elles (statut de procréatrice, d’esclaves sexuelles et réduites aux tâches domestiques) trouvent d’autres motivations et d’autres moyens pour faire valoir leur engagement à la fois auprès des hommes, mais aussi en tant que djihadistes. Puisqu’elles ne peuvent pas prendre les armes à proprement parler, c’est-à-dire mener des actions concrètes sur le terrain, ces dernières participent au djihad d’une autre manière où elles se sentent « accomplies » sous la forme d’un accompagnement actif au côté des hommes passant par l’éducation des enfants au djihad  (lionceaux du Califat) sous forme de mentorat, d’ appui logistique ou  à l’endoctrinement, en passant par la préparation à l’entraînement ou encore comme étant des facilitatrices des opérations[20].

Conscientes de la valeur spirituelle du djihad[21] selon l’idéologie véhiculée par l’État islamique et de la possibilité  qu’un jour elles pourront activement participer aux combats si le contexte s’y présente[22], les femmes vont conférer à leur engagement  leurs propres codes et leurs propres moyens pour se réaliser et ainsi devenir des actrices à part entière du projet djihadiste.

Rassemblement, encadrement et perpétuation de l’idéologie

 

Les femmes vont aussi avoir un rôle-clef dans l’idéologie et vont y trouver une place et une motivation importante. En effet, par l’intermédiaire des réseaux sociaux par exemple, les femmes vont trouver du sens à leur adhésion en faisant office de rassembleuses pour recruter d’autres femmes au sein de l’EI[23]. De plus, plusieurs femmes ayant fait l’expérience du djihad en zone irako-syrienne ont aussi fait état de leur volonté de contribuer à l’EI par leurs expériences professionnelles (dans le domaine médical par exemple)[24]. Ainsi, le processus d’adhésion et de radicalisation peut donc être reconstruit à partir de ces nouveaux éléments d’analyse. Ceci est donc un autre élément explicatif de leurs motivations allant au-delà des stéréotypes de genre.

Enfin, nous pouvons mettre en relief la volonté de certaines femmes de construire et de trouver dans leur expérience du djihad un esprit de communauté et de sororité [25]autour d’autres adeptes. Ainsi les femmes dans leur compréhension du djihad y donnent d’autres sens que ceux exposés par exemple dans des analyses retenant uniquement les motivations amoureuses ou émergeant d’une détresse psychosociale.

De par ces analyses, dépassant les stéréotypes féminins et le biais de genre, la compréhension du djihad chez les femmes devient beaucoup plus précise et riche permettant alors d’y donner un sens rationnel et par conséquent de mieux réfléchir à ce phénomène à la fois dans la pratique, mais aussi dans la théorie.

 

Conclusion générale : Implications pratiques du biais de genre dans l’analyse de la radicalisation et du djihadisme chez les femmes.

 

Pour conclure, nous avons pu mettre en évidence quelques éléments de réflexion sur les incarnations et les impacts du biais de genre dans l’analyse des femmes djihadistes. À partir de considérations théoriques, nous avons pu par la suite dégager plusieurs dimensions dans lesquelles opérait le biais de genre. Ces dimensions ne sont pas figées et peuvent s’entrechoquer ou être élargies à d’autres domaines. Cependant, nous avons choisi ici de mentionner les dimensions mythologiques, historico-politiques et socioreligieuses pour lancer le questionnement sur ces perceptions et représentations qui peuvent biaiser l’analyse du processus de radicalisation chez les femmes et plus précisément l’engagement djihadiste chez ces dernières.

 

Alors que la sphère académique et les études récentes sur les femmes en contexte djihadistes ont démontré d’une part que le biais de genre avait dans un premier temps orienté l’analyse et d’autre part que la réalité, le terrain, les retours d’expériences et les témoignages de femmes ayant évolué dans des cellules djihadistes en Occident ou en zone irako-syrienne, ont mis en relief une capacité de ces dernières à rationaliser leur engagement à une idéologie violente, les domaines plus pratiques (politique, juridique, et social) ont quant à eux continué à minimiser la présence des femmes dans les milieux djihadistes, mais aussi leur capacité à y avoir une place active. Et ceci, car l’idéologie terroriste a été lue par le prisme des hommes djihadistes et avec les  filtres du biais de genre.

En effet, ce biais de genre a été pris en compte beaucoup plus tardivement dans la sphère politique et juridique ce qui, à notre sens, a comporté plusieurs difficultés et impliquera par la suite, et notamment dans le contexte des rapatriements de djihadistes (hommes et femmes), des enjeux majeurs sur le plan national et international.

 Lire aussi : Les frontières rêvées. Le cas de l’État islamique

 

Sur le plan national

 

Le biais de genre dans l’analyse des femmes djihadistes comporte donc un enjeu majeur sur le plan local et national en matière de prévention de la radicalisation menant à la violence.

En effet, le biais de genre étant tardivement reconnu, la prise en compte du potentiel et du rôle de femmes a donc été d’une certaine façon minimisée. Ainsi, l’attention a donc été portée sur les hommes, laissant alors un terreau favorable pour les femmes en cours d’endoctrinement ou bien agente de radicalisation (c’est-à-dire faisant office de recruteuses par exemple). Sur le plan de la sécurité intérieure, le biais de genre a clairement eu un impact. Les programmes de prévention contre la radicalisation et les politiques publiques mis en œuvre à cet égard seront donc confrontés à cet enjeu et devront prendre en compte les retours d’expérience de ces femmes affiliées à l’EI pour créer des outils plus performants pour lutter au niveau domestique contre l’endoctrinement vers ce type d’idéologie.

 Sur le plan international

 

Comment mentionné plus haut, l’éclatement de l’État islamique en Irak et en Syrie a donc précipité  le débat et la prise en charge des ressortissants occidentaux sur zone partis faire le djihad. C’est ainsi que les états ont réellement pris conscience de l’importante part des femmes au sein de l’organisation État islamique (Entre 300 à 382 françaises et entre 1023 et 1105 Occidentales sur zone au cours de la dernière année)[26] et donc de la part non négligeable d’entre elles qui seront ou qui souhaiteront être rapatriées dans leur pays d’origine en vue d’une judiciarisation.

La question centrale va donc consister à se demander quel a été le parcours de ces femmes sur place ?

Quelles ont été leurs motivations pour partir et de quelles manières  ces femmes ont fait l’expérience du djihad à la fois pour développer une réflexion plus riche et structurée sur ce phénomène et les moyens de l’endiguer, mais aussi pour, dans le contexte international actuel, faire les choix politiques qui auront un effet pertinent dans lutte antiterroriste.

 

*Anne-Sophie Bedziri a étudié la philosophie et l’histoire à l’Université Paris-Sorbonne IV et est titulaire d’une maîtrise en Sciences politiques de l’Université de Montréal. Elle a été chargée de recherche au Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP), unité scientifique du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) et est actuellement conseillère en développement des compétences au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) à Montréal.

 

Notes

 

[1]L’OBS, « Attentat raté de Notre-Dame : 25 et 30 ans de prison pour les deux principales accusées », 14 octobre 2019.

[2] Le Monde avec AFP, « La peine d’Abdelkader Merah, ‘complice’ de son frère Mohammed, aggravé en appel », 18 avril 2019.

[3] Le Soir, « Attentat du Musée juif : Mehdi Nemmouche est condamné à la réclusion à perpétuité », 12 mars 2019.

[4] Katharina Kneip. 2016. « Female Jihad: Women in the ISIS”. Politikon: IAPSS Political Science Journal, 19: 88-106.

[5] CPRMV. L’engagement des femmes dans la radicalisation menant à la violence.

[6] Seran De Leede. 2018. « Western Women Supporting IS/Daesh in Syria and Iraq: An exploration of their motivations. International Annals of Criminology (2018), 56, 43–54

[7] Gassutt. Quand le djihadiste est une femme.

[8] Joana Cook et Gina Vale. 2018. “ From daesh to “Diaspora”: Tracing the Women and Minors of Islamic State”. International Center for Study of Radicalization.

[9] CPRMV. L’engagement des femmes dans la radicalisation menant à la violence.

[10] Seran De Leede. 2018. « Western Women Supporting IS/Daesh in Syria and Iraq: An exploration of their motivations. International Annals of Criminology (2018), 56, 43–54

[11] Seran De Leede. 2018. « Western Women Supporting IS/Daesh in Syria and Iraq: An exploration of their motivations. International Annals of Criminology (2018), 56, 43–54

[12] Katharina Kneip. 2016. « Female Jihad: Women in the ISIS”. Politikon: IAPSS Political Science Journal, 19: 88-106.

[13] Catherine Bard. Dossier de la nouvelle revue en ligne « Histoire et politique », politique, culture, société », Centre d’Histoire de Sciences Po ;

[14] Seran De Leede. 2018. « Western Women Supporting IS/Daesh in Syria and Iraq: An exploration of their motivations. International Annals of Criminology (2018), 56, 43–54

[15] Jessica Auchter. « Gendering Terrorism: Discourses of terrorism and women-as-agent”. Arizona State University.

[16] David Thompson. 2016. Les revenants. Éditions du Seuil : Paris.

[17] David Thompson. 2016. Les revenants. Éditions du Seuil : Paris.

[18] https://www.huffingtonpost.fr/entry/signes-radicalisation-entretien_fr_5d9f30f0e4b02c9da045909f

[19] Seran De Leede. 2018. « Western Women Supporting IS/Daesh in Syria and Iraq: An exploration of their motivations. International Annals of Criminology (2018), 56, 43–54

[20] Katharina Kneip. 2016. « Female Jihad: Women in the ISIS”. Politikon: IAPSS Political Science Journal, 19: 88-106.

[21] David Cook (2005) Women Fighting in Jihad?, Studies in Conflict & Terrorism,

28:5, 375-384

[22] Katharina Kneip. 2016. «  Female Jihad: Women in the ISIS”. Politikon: IAPSS Political Science Journal, 19: 88-106.

[23] Erin Marie Saltman et Mélanie Smith. 2015. « Till Martyrdom Do Us Part : Gender and the ISIS phenomenon”. Institute of Strategic Dialogue.

[24] Erin Marie Saltman et Mélanie Smith. 2015. « Till Martyrdom Do Us Part : Gender and the ISIS phenomenon”. Institute of Strategic Dialogue

[25] Karen Jacques & Paul J. Taylor (2009) Female Terrorism: A Review, Terrorism

and Political Violence, 21:3, 499-515

[26] Joana Cooke et Gina Vale. 2019. “ From Daesh to Diaspora II: The Challenges Posed by Women and Minors after The Fall of the Califate”. International Center for the Study of Radicalization.

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À propos de l’auteur
Anne-Sophie Bedziri

Anne-Sophie Bedziri

Anne-Sophie Bedziri a étudié la philosophie et l’histoire à l’Université Paris-Sorbonne IV et est titulaire d’une maîtrise en Sciences politiques de l’Université de Montréal. Elle a été chargée de recherche au Réseau de recherche sur les opérations de paix (ROP), unité scientifique du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) et est actuellement conseillère en développement des compétences au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) à Montréal.
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