Depuis l’humiliation de la crise de Taïwan de 1996, Pékin a rattrapé son retard naval en poussant à l’extrême la logique soviétique de déni d’accès, avec des missiles balistiques anti-navires capables de menacer le Pacifique jusqu’à Hawaï.
Porte-avions à catapultes électromagnétiques, sous-marins nucléaires, destroyers surarmés : la PLAN rivalise désormais directement avec l’US Navy sur son propre terrain, celui de la haute mer.
Dans un contexte de vieillissement et de retards structurels de la flotte américaine, la Chine pourrait devenir la première marine mondiale en tonnage d’ici une décennie.
Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe
Le 26 avril 2026, une coque grise au design désuet, mais flambant neuve, a remonté l’estuaire du fleuve Yangtsé jusqu’à Taizhou, accueillie par une cohorte de badauds. Le destroyer éponyme participait aux célébrations du 77e anniversaire de la marine de l’Armée populaire de libération (PLAN), officiellement fondée le 23 avril 1949. La mise en avant de ce navire d’origine russe est paradoxalement symbolique.
Pour le comprendre, il faut remonter à 1995, un an avant une élection présidentielle dans l’ancienne Formose. Les Chinois ont tiré plusieurs salves de missiles dans les eaux taïwanaises et ont lancé des exercices navals. En réaction, en mars 1996, les États-Unis ont déployé deux groupes aéronavals autour de l’USS Independence et du USS Nimitz. L’effet dissuasif a été immédiat : la troisième crise du détroit de Taïwan était terminée. Piteux, les Chinois ont protesté, mais sans escalader : ils en étaient bien incapables. La PLAN a réalisé qu’elle ne pouvait contrer la puissance navale américaine, même à quelques encablures de ses côtes dans cet espace que les stratèges américains, puis chinois ont nommé le « premier cercle d’îles ». Le contrôler avait pourtant été défini par l’amiral Liu Huaqing, ancien commandant de la PLAN, comme un objectif dès les années 1980. En Chine, ce camouflet de 1996 a été vécu comme un douloureux rappel du « siècle d’humiliation » (1839-1949).
L’une des premières décisions de la Chine, pour pallier l’urgence, fut d’acheter à la Fédération de Russie quatre destroyers Sovremenny livrés entre 1999 et 2006. Ces navires entre deux âges – la tête de classe a été mise en service en 1980 – étaient dotés de huit missiles supersoniques anti-navires P270 Moskit, offrant à Pékin une capacité modeste de déni d’accès face aux Américains. De l’eau a coulé depuis cette rustine russe. Maintenant que les Chinois construisent jusqu’à cinq destroyers neufs et modernes par an, il est cocasse qu’ils aient fait le choix, à mi-vie à partir de 2014, de les moderniser en profondeur. Tous les capteurs et les armements russes ont été troqués contre des systèmes chinois modernes, les Moskit ayant été remplacés par des YJ-12, là aussi supersoniques.
Une marine chinoise mais soviétique
Pourquoi remonter aujourd’hui à ces Sovremenny pour évoquer la course à la mer sino-américaine, alors que ces vieux destroyers peuvent paraître bien anecdotiques dans l’histoire du développement de la marine chinoise au XXIe siècle ? Car ils soulignent une première caractéristique de la modernisation de la PLAN : Pékin s’est inspiré au moins partiellement des Soviétiques, dont la stratégie avait consisté notamment à investir massivement le champ des missiles supersoniques pour menacer les porte-avions américains. Face à la domination écrasante de l’US Navy dans l’océan mondial, il ne s’agissait pas de rivaliser avec elle, mais de lui opposer un déni d’accès crédible pour sécuriser les approches maritimes particulièrement enclavées de l’URSS. La logique de la PLAN consiste, de la même façon, à éloigner au maximum la marine américaine d’une vaste zone au large de la Chine pour protéger ses routes d’approvisionnement, ce qui nécessite de dissuader les Américains jusqu’à la « deuxième chaîne d’îles », ces îles volcaniques (notamment Guam) qui délimitent la mer des Philippines et l’océan Pacifique.
Les Américains – et les Occidentaux au sens large – n’ont pas investi le champ de ces armes supersoniques. Depuis la Guerre froide, la flotte de surface des marines otaniennes repose globalement sur un même type de vecteurs, des missiles anti-navires subsoniques de type Harpoon (ou Exocet en France), volant au ras de l’eau, jouant de leur discrétion, mais offrant des portées limitées (200 kilomètres environ). L’OTAN ne cherche pas à acquérir la domination navale, puisqu’elle l’a déjà, mais à l’utiliser à des fins stratégiques tout en l’entretenant : le cœur de l’US Navy, ce sont bien les porte-avions qui permettent aussi bien de conserver l’avantage sur les mers que de frapper la terre. Les destroyers américains sont principalement là pour les escorter (défense aérienne) et les compléter (frappes au sol) : le système de lancement vertical (VLS en anglais) Mk 41 – jusqu’à 96 tubes sur un Arleigh Burke – permet un panachage de missiles intercepteurs SM-2/SM-3 et de missiles de croisière Tomahawk. L’armement anti-navires de ces gros navires de plus de 9 000 tonnes, quant à lui, se limite à… 8 missiles Harpoon relégués dans des tubes inclinés et non ensilotés au sein du Mk 41.
Le système de lancement vertical chinois, baptisé poétiquement 5860-2006, est davantage universel, et ce n’est pas anodin : ses silos (jusqu’à 112 sur un destroyer de Type 055) peuvent également accueillir des missiles anti-aériens à longue portée (HHQ-9) et des missiles de croisière de frappe contre la terre (CJ-10), mais aussi des missiles anti-navires, comme le YJ-18A (très proche du Kalibr russe), qui peut voler à vitesse subsonique, mais dispose d’une phase terminale supersonique, avec une portée de 600 km.
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Dans la diversification de leurs armes anti-navires, les Chinois voient plus loin que les Russes : là où ces derniers se limitent à des missiles de croisière, les premiers ont aussi investi le champ des missiles balistiques. C’est une spécificité de la Chine (qu’elle pourrait partager dans une certaine mesure avec l’Iran et la Corée du Nord) : la logique de déni d’accès est la même que celle de l’URSS, mais les portées sont largement accrues. Là où un missile de croisière russe Zirkon atteint 1 000 km, les missiles balistiques chinois YJ-20 et YJ-21, compatibles avec les silos universels des destroyers de Type 055, pourraient atteindre jusqu’au double, à des vitesses hypersoniques de l’ordre de Mach 10. Quant aux missiles balistiques DF-26 (4 000 km) et DF-27 (8 000 km) tirés depuis la terre, ils existent aussi spécifiquement en version anti-navires. La logique de déni d’accès change ici d’ordre de grandeur : c’est bien le Pacifique qui serait menacé, quasiment jusqu’à Hawaï.
Si l’on résume cette première partie de la modernisation de la PLAN, l’on comprend que la marine chinoise dans ce premier quart du XXIe siècle a poussé au bout et même dépassé la logique de déni d’accès navale soviétique via l’élongation permise par l’intégration du missile balistique à l’arsenal anti-navires. Ainsi, l’armada chinoise peut aujourd’hui espérer contrôler le premier cercle d’îles (clôturant les mers de Chine), aborde avec davantage de confiance le deuxième cercle (bordant la mer des Philippines) et explore même le troisième cercle (intégrant le Pacifique jusqu’à une ligne tracée par les îles aléoutiennes, Hawaï, Samoa, Fidji et Nouvelle-Zélande). Il faut dire que, contrairement aux États-Unis et à l’URSS, qui s’étaient lié les mains en matière de missiles balistiques de moyenne portée et de portée intermédiaire avec le traité INF de 1988 ayant mis fin à la crise des euromissiles, les Chinois (ainsi que les Iraniens) n’ont pas été corsetés par ce texte et ont massivement investi ce champ largement délaissé par les deux géants de la Guerre froide. Téhéran montre aujourd’hui avec la crise du détroit d’Ormuz que ces armes peuvent produire un effet stratégique notable, même sans tête nucléaire. Il ne faut certes pas grossir le trait en extrapolant de chiffres théoriques des capacités opérationnelles qui sont encore loin d’être prouvées. Le temps où les porte-avions américains seront réellement menacés à des milliers de kilomètres des côtes chinoises n’est probablement pas venu, mais le seul fait de poser la question aurait paru invraisemblable en 1996, il y a 30 ans seulement.
Une marine chinoise, et chinoise
Il ne faudrait pas croire, néanmoins, et ce sera la deuxième partie de cet article, que la marine chinoise suit cette seule logique soviétique. Car, dans le même temps, elle marche dans les pas de l’US Navy et de sa théorie de porte-avions géants qui sillonnent l’océan mondial depuis 1945. Certes, l’URSS avait bien lancé un très progressif plan de construction de porte-avions (qui se souvient-il encore de l’Oulianovsk ?) et certes, là encore, le programme aéronaval chinois y a pris sa source, mais non seulement Pékin n’a plus besoin de Moscou pour tracer son chemin, mais rivalise même avec Washington en matière de technologies de pointe.
Les Chinois, qui n’avaient encore aucun porte-aéronefs actif avant l’arrivée en 2012 du Liaoning, un ex-Kouznetsov soviétique achevé en Chine, équipé d’un simple tremplin pour le décollage des avions, ont directement sauté une génération en faisant l’impasse sur les traditionnelles catapultes à vapeur. Après avoir mis en service en 2019 le Shandong (Type 002), une sorte de Liaoning modernisé et 100 % made in China, ils ont directement acquis la technologie des catapultes électromagnétiques sur le Fujian (Type 003), opérationnel depuis novembre 2025, seulement sept ans après la mise en service du USS Gerald R. Ford au sein de l’US Navy, premier porte-avions américain de la nouvelle classe éponyme remplaçant les traditionnels Nimitz et premier navire au monde à être équipé d’EMALS. Mieux encore pour les Chinois : ils seront cette année le premier pays au monde à être équipés de deux navires avec des catapultes électromagnétiques… Car le John F. Kennedy ne sera mis en service qu’en 2027 (dix ans après le Ford) tandis qu’entretemps, les Chinois ont lancé la construction de Type 076, des porte-aéronefs amphibies plus modestes (ils ont quand même le gabarit du Charles-de-Gaulle), dont l’unité tête de classe entrera en service cette année. Le Type 076 succède lui-même aux plus classiques porte-hélicoptères de Type 075 (40 000 tonnes, soit deux fois nos Mistral), dont quatre exemplaires ont été mis en service entre 2021 et 2025.
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Il ne restera aux Chinois qu’une brique technologique manquante : la propulsion nucléaire est encore réservée en matière aéronavale aux marines américaines et françaises. Mais cela ne devrait pas durer longtemps, puisque le Type 004, en construction depuis 2024, devrait être mis à l’eau vers 2027 et commissionné probablement vers 2030 : il sera nucléaire, pourrait égaler voire légèrement dépasser le Ford en termes de gabarit (337 mètres, 110 000 tonnes) et d’aviation embarquée (quelque 90 aéronefs), et sera doté comme lui de quatre EMALS (contre trois sur le Fujian). Dans le même temps, les Chinois sont passés en matière de chasse embarquée du vieux J-15 (version navalisée du J-11, lui-même dérivé du très classique Soukhoï Su-27) au nouveau J-35 de cinquième génération, introduit dans la PLAN en septembre 2025 et qui est censé rivaliser avec le F-35C américain.
Une marine complète
La flotte chinoise se développant tous azimuts, il est impossible d’évoquer tous les projets en cours, notamment la flotte de soutien qui grossit de conserve avec celle de combat, mais il est un pan du programme naval chinois – les sous-marins – qu’on ne peut passer sous silence. C’est en la matière que la PLAN a longtemps accusé le plus de retard face à l’US Navy, la parité étant loin d’être atteinte. D’abord en termes qualitatifs, les sous-marins nucléaires chinois sont loin des standards atteints par les États-Unis et même par les Russes, notamment au regard de leur discrétion. À ce sujet, la Chine n’a pas suivi le modèle soviétique, qui avait fait des sous-marins nucléaires la clé de voûte de sa marine (et pas seulement en matière de dissuasion nucléaire). En premier, les Chinois ont privilégié leur flotte côtière de sous-marins diesel-électriques qui compte aujourd’hui et depuis longtemps déjà une cinquantaine de coques : progressivement, les vieux Type 035B, complètement dépassés, et les Kilo russes sont remplacés par des Type 039 A, B puis aujourd’hui C. Dès le début des années 2010, Pékin a ainsi maîtrisé la technologie anaérobie qui permet d’augmenter considérablement l’endurance des sous-marins à propulsion conventionnelle. Incrémentalement, la PLAN perfectionne ses submersibles face à des voisins régionaux (Japon et Corée du Sud) qui excellent en la matière.
Du côté des sous-marins à propulsion nucléaire, les progrès ont été plus lents, mais ne doivent pas être sous-estimés : pour crédibiliser sa dissuasion nucléaire, des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de Type 094 (six mis en service de 2007 à 2021) ont permis à Pékin de renforcer sa capacité de seconde frappe, avec la mise au point en parallèle de missiles balistiques capables de frapper les États-Unis (9 000 km de portée pour le JL-2 entré en service en 2015, 13 000 km pour le JL-3 en 2022). La difficulté pour la Chine, dont la base stratégique se trouve en mer de Chine sur la presqu’île d’Hainan, est d’accéder à l’océan Pacifique pour que ses SNLE, moins discrets que les Américains, puissent se diluer. Contrôler la mer de Chine méridionale, peu profonde, et pouvoir escorter au-delà ses Type 094 est une gageure stratégique.
Pour se projeter vers le deuxième cercle d’îles et a fortiori vers le troisième, la PLAN a également besoin d’une flotte de sous-marins nucléaires d’attaque moderne et fournie. Or, jusqu’au début des années 2020, elle ne possédait que six SNA de Type 093, par ailleurs beaucoup plus bruyants que leurs « équivalents » américains (Los Angeles, Seawolf et Virginia). Néanmoins, la Chine a mis discrètement en service une deuxième série de 6 à 8 SNA modernisés au format 093B en seulement une poignée d’années (depuis 2022), comme le rapporte l’USNI (United States Naval Institute). Pékin pourrait ainsi compter aujourd’hui sur une petite quinzaine de SNA relativement modernes, ce qui est plus du double du format de la Marine nationale. Pour la Chine, l’enjeu est à la fois qualitatif (faire aboutir les nouveaux programmes de SNLE de Type 096 et de SNA de Type 095) et quantitatif (en continuant la production de Type 093 et de Type 094).
Les signaux faibles en la matière sont importants : depuis 2014, d’importants travaux d’agrandissement ont été entrepris dans le seul chantier naval chinois qui produit des sous-marins nucléaires, Bohai. D’ores et déjà, selon le rapport de l’IISS publié en février 2026, la Chine a lancé 10 sous-marins nucléaires (79 000 tonnes) entre 2021 et 2025, contre 7 pour les États-Unis sur la même période (55 000 tonnes).
Il est temps, justement, de commencer à mettre en perspective quelques chiffres récapitulatifs pour esquisser les grandes tendances de la rivalité navale sino-américaine. L’on aurait pu commencer par un tel tableau dès l’introduction, mais le risque aurait été de ne considérer qu’un amas de chiffres, sans raisonner en termes de capacités et de stratégie de développement, en prolongeant artificiellement des courbes. D’ores et déjà, la PLAN devance l’US Navy en nombre de navires (quelque 400 contre un peu moins de 300), sans compter la flotte auxiliaire (soutien, garde-côtes, etc.). Mais en tonnage, la marine américaine (4,5 millions de tonnes) continue de devancer assez largement la chinoise (environ 3,2 millions). Les onze porte-avions géants américains, à eux seuls, pèsent pour plus d’un million de tonnes. Cela dit, la Chine produit ces dernières années quelque 200 000 tonnes de nouveaux navires militaires par an tandis qu’elle perd peu d’anciens navires dans la mesure où sa flotte est relativement jeune. À titre d’exemple, l’âge moyen des destroyers chinois est de 9 ans, contre plus de 20 pour les destroyers et croiseurs américains.
Dans dix ans, l’horizon
Si la dynamique actuelle se poursuit en Chine, il fait peu de doute qu’en moins de 10 ans, la Chine atteindra en tonnage le format actuel de la flotte américaine, en mettant en service plus d’un million de tonnes de nouveaux bâtiments. Dans le même temps, une croissance de l’US Navy apparaît hautement improbable et l’on peut s’interroger, à long terme, sur la capacité des États-Unis de maintenir ce tonnage de 4,5 millions de tonnes. En cause, des programmes navals qui ont tous connu des retards depuis 1991 et des surcoûts dramatiques ces dernières années, qu’il s’agisse des corvettes « Littoral combat ship », des porte-avions Ford ou des extravagants destroyers Zumwalt, entièrement repensés et désormais censés accueillir le futur missile hypersonique américain. Même le simple projet de frégate Constellation, conçue en partenariat avec l’Italie, a pris l’eau et a été abandonné en novembre 2025. Près de dix ans auront été perdus et une seule unité sera mise en service au lieu de 18. La très longue série des destroyers Arleigh Burke, qui continue à un bon rythme (8 destroyers mis en service en cinq ans), n’est pas non plus exempte de retards : or, les sept derniers croiseurs Ticonderoga ont été mis en service entre 1992 et 1994 et seront retirés prochainement du service, tandis que 21 des 75 destroyers Arleigh Burke ont déjà plus de 30 ans. Étendre leur service actif à 40 ans constitue un investissement supplémentaire pour que l’US Navy maintienne son format.
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La situation est bien pire encore pour les 69 sous-marins nucléaires en service : 25 d’entre eux ont plus de 30 ans, dont la totalité des sous-marins d’attaque Los Angeles et des sous-marins nucléaires d’engins ou de missiles de croisière Ohio. Au moins huit dépassent les 45 ans. Or, la production ne suit pas : le gouvernement américain a reconnu qu’elle était tombée à 1,2 par an contre 2,3 prévus. À terme, la cible d’un SNLE Columbia (le premier sera déjà livré avec 18 mois de retard en 2029) et de deux SNA Virginia par an apparaît peu réaliste, notamment en raison d’une crise structurelle de main-d’œuvre. Le vieillissement de la flotte engendre logiquement une crise de la maintenance opérationnelle, qui pourrait à l’avenir s’aggraver. Le même raisonnement vaut pour les porte-avions : actuellement, cinq des onze Nimitz et Ford sont indisponibles, avec des périodes de maintenance prolongée et des périodes en mer record pour répondre à des besoins opérationnels tendus. En mai, l’USS Gerald Ford est rentré au port après 326 jours de déploiement, le chiffre le plus élevé depuis la guerre du Vietnam. L’annonce brouillonne de la création d’un nouveau « cuirassé » par Donald Trump apparaît plus comme un village Potemkine que comme une réelle stratégie de modernisation de l’US Navy.
Il fait donc peu de doute que, dans la prochaine décennie, la PLAN deviendra bien la première marine au monde, alors même que la stratégie de Pékin est plus localisée géographiquement que celle des États-Unis, dont les lignes sont sur-étendues. Dans ce scénario, l’hypothèse que la Chine devienne en matière navale un hegemon régional jusqu’aux « deux premiers cercles d’îles » et vienne contester ce statut à Washington jusqu’au troisième n’apparaît pas absurde. Les conséquences stratégiques pour Taïwan seraient évidemment immenses, puisque la cavalerie américaine pourrait ne pas être au rendez-vous. Le salut viendra-t-il d’une révolution technologique des drones, qui favoriserait les acteurs agiles capables de mener une lutte asymétrique fondée sur une nouvelle technoguérilla, à l’image de ce que l’on observe en mer Noire avec les drones sous-marins de surface ukrainiens ? La prophétie d’une nouvelle « Jeune école » comme à la fin du XIXe siècle, qui viendrait enterrer les porte-avions et les destroyers, est encore loin de se réaliser. Au contraire, les coques grises ne connaissent aucun régime d’amincissement : génération après génération, les navires s’alourdissent. Certaines frégates dépassent aujourd’hui les 8 000 tonnes, le déplacement de certains croiseurs légers d’avant-guerre. Face aux attaques de saturations et à de potentiels essaims de drones, les navires doivent toujours plus multiplier leurs systèmes de défense et devenir multimissions. À cette aune, rien ne dit que le méthodique gigantisme chinois fasse long feu dans les prochaines années. Les États-Unis sauront-ils suivre le rythme tout en continuant d’innover ?
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