La crise politique et sociale que traverse l’Iran génère des conséquences pour les pays de la région, notamment l’Irak. Loÿs de Pampelonne étudie différents scénarios d’évolution en Iran et leurs conséquences pour le voisin irakien.
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Le 8 janvier 2026, tandis que les rues de Téhéran résonnaient des cris de manifestants défiant ouvertement la République islamique, le commandant de la Force Al-Qods effectuait une visite discrète à Bagdad auprès des principaux leaders des factions chiites irakiennes pro-iraniennes. Cette mission, révélatrice de la nervosité croissante du régime face à sa plus grave crise interne depuis 1979, s’accompagnait d’informations troublantes relayées par la presse locale : des miliciens irakiens du Hachd al-Chaabi auraient été déployés en Iran pour soutenir la répression des soulèvements.
Cette présence du chef d’Al-Qods à Bagdad, au moment précis où l’édifice iranien semble vaciller, révèle l’ampleur d’une pénétration stratégique qui a fait de l’Irak un pilier extérieur du système de Téhéran. Alors que les forces politiques irakiennes négocient âprement la formation d’un nouveau gouvernement après les élections de novembre, entre 44 candidatures présidentielles et la désignation d’un Premier ministre chiite, le gouvernement de Mohammed Shia al-Soudani se trouve pris dans un étau entre les pressions contradictoires de Washington, Téhéran et Ankara. Cette séquence n’est pas anecdotique, elle cristallise un moment charnière où l’Irak doit choisir entre la perpétuation d’une subordination régionale et la reconquête de son autonomie stratégique.
Les fractures d’une société instrumentalisée
Ces développements révèlent les divisions profondes qui traversent l’Irak contemporain avec une partie de la population chiite, particulièrement dans les provinces méridionales, qui perçoit encore le soutien au régime iranien comme un certain devoir religieux ou idéologique. Cette perception s’inscrit dans la continuité de la mobilisation contre Daech et de la défense de l’axe de résistance face à Israël et aux puissances occidentales. Simultanément, une frange croissante de la société irakienne, y compris au sein de la communauté chiite, exprime une lassitude croissante vis-à-vis de cette instrumentalisation dans les conflits régionaux. Les manifestations d’octobre 2019, qui avaient secoué Bagdad et les villes du sud, portaient précisément cette revendication d’un Irak souverain, libéré des ingérences tant iraniennes qu’américaines. Le slogan « Nous voulons une patrie », scandé par des centaines de milliers de manifestants irakiens, résonne aujourd’hui avec une acuité renouvelée face aux nombreuses manifestations iraniennes.
L’Iran au bord du précipice ?
Pour comprendre les enjeux qui se jouent à Bagdad, il convient d’analyser la nature de la crise iranienne. Les mobilisations qui traversent l’Iran depuis janvier 2026 s’inscrivent dans une généalogie protestataire ancienne, mais leur configuration actuelle suggère un saut qualitatif. Contrairement aux contestations cycliques qui ont ponctué l’histoire de la République islamique, la séquence présente combine simultanément trois dimensions critiques.
Premièrement, une crise économique structurelle, exacerbée par les sanctions internationales et la corruption endémique, a provoqué l’effondrement du niveau de vie des classes moyennes urbaines.
Deuxièmement, une demande sociétale croissante d’ouverture politique, portée principalement par les jeunes générations éduquées, remet en question les fondements mêmes de la velayat-e faqih, le principe du gouvernement du Guide suprême.
Troisièmement, une érosion progressive de la légitimité religieuse du régime fragilise le socle idéologique sur lequel repose tout l’édifice institutionnel. Cette confluence rappelle ce que la sociologue Theda Skocpol identifie comme les conditions nécessaires aux révolutions sociales : l’incapacité des structures étatiques à répondre aux pressions externes et internes conjuguées, créant ainsi une crise de gouvernabilité systémique.
Toutefois, la résilience institutionnelle du régime iranien ne saurait être sous-estimée. La superposition des appareils sécuritaires, notamment les Gardiens de la révolution et leurs milices Bassidj, ainsi que l’enchâssement du pouvoir religieux dans les rouages de l’État confèrent au système une capacité d’absorption des chocs considérable. Le régime a été conçu précisément pour survivre aux contestations par la répression et la cooptation, même si cette survie se fait au prix d’une rigidification croissante.
La question centrale n’est donc pas tant celle de l’effondrement imminent que celle de la trajectoire : vers quelle configuration politique l’Iran se dirige-t-il, et selon quel calendrier ? C’est de cette réponse que dépend largement l’avenir géopolitique de l’Irak.
Les vulnérabilités stratégiques de Bagdad
Pour l’Irak, la déstabilisation iranienne génère un double mouvement contradictoire. Elle menace l’équilibre fragile d’un système politique largement façonné par l’influence de Téhéran depuis 2003, mais elle ouvre simultanément une fenêtre d’opportunité pour une réaffirmation de l’autonomie stratégique irakienne.
Cette dialectique entre contrainte et émancipation définit l’espace politique actuel. La principale vulnérabilité tient à la contagion potentielle de l’instabilité, car l’Irak partage avec l’Iran non seulement une frontière de plus de mille kilomètres, mais aussi des réseaux transnationaux religieux, économiques et sécuritaires extrêmement denses. Les sanctuaires chiites de Najaf et Kerbala accueillent chaque année des millions de pèlerins iraniens, créant des flux humains et financiers considérables. Les milices du Hachd al-Chaabi pourraient devenir des vecteurs de tensions accrues si le régime iranien cherchait à externaliser sa crise ou si ces groupes percevaient l’affaiblissement de leur parrain comme une menace existentielle. Le précédent syrien démontre combien les transitions politiques violentes peuvent métastaser au-delà des frontières nationales, particulièrement dans des espaces géopolitiques fragmentés. Un effondrement du régime iranien pourrait déclencher une course à l’influence entre puissances régionales sur le territoire irakien, transformant à nouveau le pays en champ de bataille par procuration.
Trois scénarios pour l’avenir
On peut discerner trois trajectoires principales pour l’évolution de la situation iranienne, chacune générant des implications distinctes pour Bagdad.
Le premier scénario, celui de la transition négociée, envisage l’émergence d’un régime hybride où les institutions révolutionnaires coexisteraient avec des espaces élargis de participation démocratique.
Pour l’Irak, cette évolution présenterait l’avantage de normaliser progressivement les relations bilatérales tout en réduisant le caractère messianique de la politique régionale iranienne. Elle permettrait également une réintégration de l’Iran dans l’économie mondiale, créant de nouvelles opportunités commerciales. Cependant, cette hypothèse se heurte à la rigidité idéologique du Guide suprême et à la résistance des Gardiens de la révolution, qui percevraient toute libéralisation comme une menace existentielle.
Le deuxième scénario, celui du durcissement autoritaire, postule le maintien du régime par une répression accrue. Cette option, historiquement privilégiée par Téhéran lors des crises précédentes, présente l’avantage paradoxal de la prévisibilité à court terme. Un Iran affaibli, mais stable prolongerait le statu quo irakien, maintenant les équilibres politiques actuels. Néanmoins, cette stabilité serait illusoire, fondée sur la perpétuation de contradictions structurelles préparant potentiellement des crises futures plus aiguës.
Le troisième scénario, celui de l’effondrement, bien que moins probable à court terme, aurait des conséquences catastrophiques pour la stabilité régionale. L’Irak se trouverait exposé à des flux migratoires massifs, à une potentielle fragmentation de l’Iran selon des lignes ethniques (Azéris, Kurdes, Baloutches, Arabes) et à une militarisation accrue de groupes cherchant à combler le vide sécuritaire. Paradoxalement, un tel chaos pourrait également précipiter l’émergence de nouvelles configurations politiques, forçant l’Irak à développer rapidement ses propres capacités étatiques.

Le 26 novembre 2025, à Téhéran (Iran) : des membres du Bassidj iranien participent à la cérémonie de la Journée du Bassidj. Le Bassidj (Organisation pour la mobilisation des opprimés) est une milice paramilitaire de volontaires au sein du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et l’une de ses cinq branches. © Iranian Supreme Leader’S Office via ZUMA Press Wire/SIPA
Les leviers d’une émancipation stratégique
Face à ces incertitudes, l’Irak dispose de plusieurs leviers pour transformer la crise iranienne en opportunité. La première priorité consiste à renforcer la souveraineté institutionnelle en réduisant l’influence des milices sur le processus politique. Cela nécessiterait une refonte du Hachd al-Chaabi par une intégration effective dans les structures régulières de l’État.
Cette intégration devrait s’accompagner d’une professionnalisation des forces de sécurité et d’un renforcement du monopole étatique de la violence légitime. Une telle transformation paraît plus réalisable en Irak qu’au Liban avec le Hezbollah, compte tenu de la configuration différente des rapports de force. La deuxième dimension stratégique concerne la diversification des partenariats régionaux et internationaux. L’Irak a longtemps souffert d’une diplomatie binaire, oscillant entre l’Iran et les États-Unis sans développer de relations autonomes avec d’autres acteurs. L’affaiblissement de Téhéran offre l’opportunité de construire des ponts avec les monarchies du Golfe, la Turquie, l’Égypte et la Jordanie, positionnant Bagdad comme médiateur plutôt que comme champ de bataille des rivalités régionales. Cette stratégie rappelle le rôle historique de l’Irak comme carrefour entre civilisations, un positionnement géographique et culturel qui demeure un atout largement inexploité. La normalisation progressive des relations avec l’Arabie saoudite, amorcée ces dernières années, pourrait s’accélérer si Bagdad parvenait à s’affranchir de la tutelle iranienne.
Le moment de vérité
La séquence que traverse actuellement l’Iran représente pour l’Irak un moment charnière où se joue la possibilité d’une refondation stratégique. L’Irak dispose des ressources matérielles et humaines nécessaires pour s’affirmer comme puissance régionale autonome. La trajectoire future de l’Irak dépendra fondamentalement de la capacité de ses élites politiques à transcender les logiques sectaires et clientélistes pour construire un projet national inclusif. Dans un Moyen-Orient en pleine recomposition, où les anciennes certitudes s’effritent et où les équilibres régionaux se redessinent, l’Irak a l’opportunité historique de proposer un modèle alternatif : celui d’un État souverain, démocratique et inclusif, capable de jouer un rôle stabilisateur dans une région longtemps dominée par les antagonismes. La question n’est plus de savoir si l’ordre régional va changer, mais si Bagdad saura saisir ce moment pour redevenir acteur de sa propre histoire plutôt que terrain de jeu des ambitions étrangères.








