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Tantôt en costume occidental, tantôt en veste chinoise, Xi Jinping fait de son vêtement un discours politique.
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La cravate ou le col fermé disent l’ouverture ou la fermeture vers l’Occident — et la place que la Chine entend tenir dans le monde.
Pour ses costumes occidentaux, le nom qui revient est le groupe Dayang, un grand fabricant chinois de prêt-à-porter basé à Dalian, et sa marque de luxe Trands (parfois orthographiée « Trends »). Lors de ses déplacements diplomatiques à partir de 2013, Xi Jinping aurait porté des costumes de cette maison, mais le nom du tailleur n’est jamais donné par le pouvoir chinois. L’anecdote qui a fait la réputation internationale de Dayang est que Warren Buffett, actionnaire et client fidèle, a vanté publiquement ses costumes, ce qui a donné à la marque une visibilité mondiale.

Le président chinois Xi Jinping lors du sommet du G20 à Rio de Janeiro, 18 novembre 2024// SIPA_2411182114
Pour ses tenues les plus remarquées, il faut distinguer deux registres. Quand Xi porte un costume occidental classique, on est dans le cas Dayang / Trands décrit ci-dessus. Mais ses apparitions les plus commentées sont celles où il porte le costume Zhongshan, le « costume Mao » revisité. Par exemple au banquet d’État offert par la famille royale néerlandaise en 2014, dans une version bleu nuit à col droit, coupe ajustée, à laquelle un détail moderne avait été ajouté : une pochette de poitrine à l’occidentale. Xi a réhabilité ce vêtement comme uniforme diplomatique et tenue de cérémonie, en symbole de souveraineté et de fierté nationale. Ces pièces-là sont confectionnées sur mesure par des tailleurs pékinois spécialisés, dont l’identité reste largement dans l’ombre : certains évoquent les « tailleurs de la capitale rouge » qui réalisent ces versions actualisées du vêtement, et qui habillaient déjà Hu Jintao, mais sans que ces artisans soient nommés publiquement.
Cette discrétion n’est pas un hasard. Dans la mise en scène du pouvoir chinois, le dirigeant ne doit pas apparaître comme un homme qui « s’habille » chez tel ou tel faiseur. Ce serait une personnalisation, presque une frivolité, incompatible avec l’image d’incarnation du Parti et de la nation. L’habit compte énormément, mais le tailleur doit rester invisible. C’est l’inverse exact d’un dirigeant occidental dont la presse détaille volontiers la marque du costume.
L’histoire du vêtement, qui fait tout son poids symbolique
Ce fameux « costume Zhongshan » tire son nom de Sun Yat-sen — Sun Zhongshan en chinois —, père de la République en 1911, qui le conçoit comme un habit national moderne, à mi-chemin du dolman militaire et du complet européen, pour un pays qui venait de congédier ses mandarins et ne voulait pas se présenter au monde en redingote anglaise. En 1929, le gouvernement nationaliste en fait la tenue réglementaire des fonctionnaires. Mao Zedong le popularise ensuite au point qu’il devient, en Occident, le « costume Mao », et l’uniforme de fait d’un milliard de Chinois sous le maoïsme, dans ses teintes de bleu et de gris. Puis vient le reflux : à partir des années 1980 et de l’ouverture économique, le complet occidental le supplante, et le Zhongshan disparaît presque, associé à l’austérité révolutionnaire et à la période maoïste. Il s’efface, mais il ne disparaît pas totalement, étant régulièrement repris par les dirigeants chinois.
Le symbolisme de ce costume est codé dans les moindres détails : les quatre poches passent pour représenter les quatre vertus cardinales de la tradition chinoise, les cinq boutons, les cinq branches du gouvernement de Sun Yat-sen, la couleur elle-même, le « bleu Zhongshan », un indigo profond, étant devenue synonyme de culture politique chinoise.
Le geste de Xi : une réhabilitation politique
C’est là que Xi Jinping intervient. Sous son mandat, le Zhongshan fait son retour comme uniforme diplomatique et tenue de cérémonie, porté comme symbole de souveraineté nationale. L’épisode fondateur est le banquet d’État offert par la famille royale néerlandaise en mars 2014 : Xi y apparaît dans un Zhongshan bleu nuit, coupe ajustée, col droit, mais revisité : les quatre poches classiques réduites à deux, plus une poche dissimulée sur la poitrine ornée d’une pochette à l’occidentale. Un vêtement qui cite la tradition tout en la modernisant, qui marque la présence de la Chine, avec une subtile pointe occidentale.

Chinese President Xi Jinping during the state banquet with King Willem-Alexander, /UTRECHT_0920.02/Credit:ROBIN UTRECHT/SIPA/1403230932
Les experts chinois cités à l’époque ne s’y trompent pas. Une spécialiste du protocole de l’Université des affaires étrangères de Chine souligne que la tenue respecte les normes diplomatiques internationales tout en manifestant le « style ethnique » chinois. Un universitaire du Beijing Institute of Fashion Technology est plus direct : « Les étrangers interprètent le Zhongshan comme un symbole politique, parce qu’il porte des connotations typiquement chinoises. » Le vêtement est pensé pour être lu comme un signe.
Un col qui a fait du chemin
Le lecteur de cette rubrique connaît déjà ce col et ce type de veste, et il l’a rencontré deux fois sans aller à Pékin.
À Pyongyang d’abord, où la tunique sombre à col fermé est la pièce maîtresse du vestiaire de Kim Jong-un, reprise de son grand-père par-dessus la tête de son père, et devenue l’uniforme d’une dynastie. À Kinshasa ensuite : en 1973, Mobutu Sese Seko se rend en Chine, en revient avec un modèle, et fait de l’abacost — « à bas le costume » — l’habit obligatoire d’un pays qu’il s’agissait d’inventer. Hanoï l’a porté, La Havane l’a regardé, et il en traîne encore des versions dans une dizaine de capitales. Le Zhongshan s’est exporté loin de la Chine, en laissant une trace de liens entre Pékin et les États fraîchement décolonisés.
Le Zhongshan est probablement le vêtement politique le plus exporté du XXᵉ siècle. De tous les habits non occidentaux, c’est le seul qui se lise comme habillé par un œil occidental : il a un col, des boutons alignés, des manches et des revers de veste, il tombe comme un vêtement de cérémonie et il tient dans une photographie de protocole sans qu’il faille l’expliquer. Un chef d’État africain ou asiatique qui voulait cesser de porter le costume de l’ancien maître sans pour autant céder au débraillé trouvait là une solution disponible. Le Zhongshan a fait le tour du monde parce qu’il était traduisible.
Le malentendu sur le retour
On écrit souvent que Xi Jinping aurait ressuscité un vêtement disparu. C’est inexact.
Le Zhongshan n’a jamais quitté le cérémonial intérieur chinois. Deng Xiaoping passe en revue le défilé de la fête nationale en 1984 dans ce col. Jiang Zemin le porte pour le cinquantenaire de la République populaire, en 1999. Hu Jintao l’endosse le 1ᵉʳ octobre 2009, pour le soixantième anniversaire, et les photographies de ce jour-là le montrent debout dans une limousine Drapeau rouge, boutonné jusqu’au menton. C’est la tenue du président de la Commission militaire centrale quand il passe ses troupes en revue ; elle n’a pas bougé d’un pli depuis trente ans, et aucun de ces hommes ne l’a jamais portée ailleurs.

CHINA, BEIJING – SEPTEMBER 3, 2025: Russian President Vladimir Putin, Chinese President Xi Jinping, North Korea’s leader Kim Jong Un (Credit Image: © Sergei Bobylev/TASS via ZUMA Press)/SIPA60054303_000003/ZEUS/2509030321
Ce que Xi a modifié, ce n’est pas le vêtement, ni son usage domestique, mais la frontière : il l’a fait sortir du pays.
Amsterdam, puis Madrid
Le 22 mars 2014, au Palais royal d’Amsterdam, la famille royale néerlandaise offre un banquet d’État au président chinois, la veille du sommet sur la sécurité nucléaire qui se tient à La Haye. Xi s’y présente en Zhongshan bleu nuit, dans cette version allégée et recoupée dont j’ai décrit l’ouverture. L’agence Chine nouvelle commente l’affaire avec une franchise qu’on n’attendait pas : le smoking est un vêtement occidental qui siérait mal à un chef d’État chinois, mais le Zhongshan traditionnel porte trop d’implications politiques et paraît terne. D’où la troisième voie, cousue pour l’occasion.
Quatre ans plus tard, à Madrid, en novembre 2018, le roi Felipe VI et la reine Letizia donnent à leur tour un dîner de gala. Cette fois, Xi n’est pas seul. Toute la délégation chinoise est en tenue chinoise : le conseiller d’État Yang Jiechi, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, les autres en Zhongshan ou en veste tangzhuang à col droit. Le président porte une tunique gris foncé brodée, avec une pochette noire. C’était, précise-t-on alors, la première fois à l’étranger que la délégation s’habillait ainsi en corps.
Reste la phrase du porte-parole, Geng Shuang : porter la tenue de cérémonie chinoise, dit-il, « est conforme au code vestimentaire de ce genre d’occasion ».
Il ne demande pas une dérogation, il ne revendique pas une exception culturelle, il ne plaide pas le respect des particularismes. Il affirme que l’habit chinois satisfait le protocole, point final — ce qui suppose que le protocole international n’appartient à personne et que la tenue de soirée occidentale n’en est qu’une déclinaison parmi d’autres. En une phrase de porte-parole, deux siècles de codes vestimentaires européens passent du statut de norme à celui d’option.
De Venise
Il faut maintenant que j’avoue quelque chose.
Mon livre a connu deux éditions. Celle de 1590 comptait quatre cent vingt planches et s’en tenait pour l’essentiel à l’Europe et aux rivages que nos galères fréquentaient. Celle de 1598 en compte cinq cents et s’intitule de tout le monde : j’y ai ajouté l’Afrique du Nord, la Perse, l’Inde, les Amériques — la Virginie, la Floride, le Mexique, le Pérou — et la Chine.
Je n’ai vu aucun de ces pays.
Pour la Virginie et la Floride, j’ai travaillé d’après les gravures de Theodore De Bry, qui n’y était pas davantage. Pour la Chine, d’après ce que rapportaient des hommes qui en revenaient et des images dont je ne pouvais pas vérifier la provenance. J’ai donc gravé des Chinois sans jamais en avoir rencontré un, et je serais bien incapable de dire ce que j’ai manqué, puisque c’est précisément ce qu’on ignore qu’on ne peut pas mesurer. Mon siècle a lu la Chine dans mes planches. Mes planches venaient d’ailleurs.
Quatre cents ans plus tard, la Chine fait couper ses propres habits de cérémonie et les porte elle-même devant les cours d’Europe, en annonçant qu’ils satisfont au protocole. Elle n’attend plus d’être décrite.
Et la pochette à pois à hauteur de cœur dit le reste : un seul emprunt, concédé, bien en vue, pour qu’on ne puisse pas prétendre que ce vêtement-là ignore le monde.
Cesare Vecellio








