Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
Propos recueillis par Guy-Alexandre Le Roux
Venise n’est pas seulement une carte postale, mais un laboratoire d’histoire, de géopolitique et de puissance. L’histoire de la Sérénissime permet de réfléchir à ce qu’elle nous dit de la puissance : la relation entre économie et force militaire, le rôle de l’espace, la manière dont une cité apparemment mal située a pu dominer la Méditerranée pendant plusieurs siècles. Venise, c’est aussi une articulation entre économie, politique, foi et art. Cité de musiciens, de marchands, mais aussi de soldats et d’ingénieurs.
Entretien avec Jean-Baptiste Noé. Docteur en histoire économique, professeur d’Économie politique. Dernier ouvrage paru : Léon XIII. Le pape de la modernité (Salvator). Propos recueillis par Guy-Alexandre Le Roux.
Puisque nous sommes en géopolitique, commençons par la géographie. Venise s’est développée dans la lagune, au débouché de la plaine lombarde. On dit souvent que la mer est un avantage pour une ville. Est-ce vraiment le cas ici ?
Dans le cas de Venise, nous avons un paradoxe. À l’époque antique et médiévale, le littoral est une zone répulsive : c’est le lieu des maladies, des marécages, des attaques venues de la mer. Or, aux VIIIe et IXe siècles, des populations de la plaine lombarde trouvent refuge dans la lagune pour échapper aux invasions venues de la terre. La lagune n’est donc pas un atout économique : elle est d’abord un refuge. Son isolement, son enchevêtrement d’îles, permet de se mettre à l’abri et d’assurer sa défense.
Une géographie délicate est mise en valeur pour devenir un atout. C’est bien la victoire de la possibilité humaine sur le déterminisme géographique. Mais la lagune est malgré tout un refuge instable, mouvant, soumis aux marées et aux affaissements de terrain. Il faut donc sans cesse lutter contre cette détérioration du milieu, contre l’humidité, contre la vase et la boue qui rendent instables les bâtiments. Lorsque l’on observe le sol de la basilique Saint-Marc, on voit immédiatement qu’il n’est pas droit : la pierre épouse les ondulations du terrain. Construire ici est une prouesse permanente.
Du point de vue géopolitique, Venise illustre parfaitement la tension entre déterminisme et possibilisme : tout dans ce site s’opposait à la naissance d’une grande cité, et pourtant, elle est née, puis a bâti sa puissance sur ce handicap. C’est une démonstration éclatante de la capacité humaine à dompter un espace et à le transformer en levier de puissance.
On parle de Venise au singulier, mais, lorsqu’on la parcourt, on découvre une multitude de quartiers, d’îles, d’histoires superposées. Peut-on parler des Venises au pluriel ?
Oui, Venise ne peut se comprendre qu’au pluriel et Paul Morand l’a magnifiquement écrit dans Venises (1971). La cité est plurielle par ses espaces d’abord : Murano et le verre, l’Arsenal et sa dimension ouvrière et militaire, le Grand Canal et ses palais aristocratiques. Chaque quartier a sa fonction et son identité. À cela s’ajoute une pluralité historique. Entrer dans Saint-Marc, c’est être projeté dans le monde byzantin ; traverser d’autres quartiers, c’est retrouver la Venise baroque du XVIIe siècle, ou bien celle des Lumières du XVIIIe.
Le carnaval tel qu’on le connaît aujourd’hui, est une réinvention du XXe siècle. Interdit par Napoléon en 1797, réintroduit ensuite, il s’est éteint au long du XIXe siècle. C’est en 1980 que la ville de Venise l’a officiellement relancé, en s’appuyant sur son histoire. Le carnaval nous semble immuable, avec ses traditions et ses masques, alors qu’il est une création récente fondée sur un bricolage historique, comme souvent en matière de fêtes populaires. Mais il illustre très bien le millefeuille historique qu’est Venise et la pluralité de la cité.
Venise est un millefeuille où chaque couche historique demeure visible. C’est pour cela, d’ailleurs, que la ville continue de fasciner : elle n’a jamais été monolithique et chaque visiteur peut y trouver sa propre histoire et son propre rapport à Venise
Venise n’est pas un État classique. Vous la décrivez comme une cité-entreprise. Que signifie cette expression ?
Venise est une cité où la politique est réduite au minimum et où l’économie structure tout. Il existe un appareil politique, doge, conseils, mais conçu pour empêcher la concentration du pouvoir. Le doge est un arbitre, presque un directeur de syndicat. Le véritable pouvoir appartient aux grandes familles marchandes, qui dirigent la cité comme une entreprise.
On peut dire que Venise est une multinationale avant l’heure : une petite communauté réfugiée dans la lagune devient une puissance commerciale qui gère un réseau méditerranéen. Elle investit, elle ouvre des comptoirs, elle abandonne ceux qui deviennent trop coûteux, elle diversifie ses activités. La cité pense exactement comme une entreprise qui optimise ses actifs.
C’est pourquoi, à Venise, le conflit entre imperium et dominium, entre politique et économie, est tranché : c’est l’économie qui donne sa forme à la cité. La politique est un outil, non une finalité.
On parle parfois d’« empire vénitien ». Est-ce un terme adéquat ?
Pas vraiment. Le mot « empire » évoque une administration, une idéologie, la volonté d’unifier des peuples. Venise n’avait aucune intention de transformer les Chypriotes ou les Crétois en Vénitiens. Ce que la cité voulait, c’étaient des points d’appui : ports, comptoirs, routes.
Quand ces territoires devenaient trop coûteux, face aux Ottomans, par exemple, Venise les abandonnait. Elle fonctionnait comme une holding : si un actif cesse d’être rentable, on s’en sépare et on réinvestit ailleurs, notamment dans la plaine lombarde.
C’est un réseau, non un empire. Un réseau méditerranéen extraordinairement efficace.
On imagine souvent Venise comme une puissance pacifique. En réalité, elle disposait d’une force militaire notable.
C’est exact. Venise est commerçante, mais elle n’aurait pas pu l’être sans une puissance militaire solide, notamment navale. L’Arsenal est un chef-d’œuvre industriel, capable de produire en série des galères et des navires de guerre. Les Vénitiens participent aux croisades, à la prise de Constantinople (1204), à la bataille de Lépante (1571), événement crucial dans l’affrontement avec l’Empire ottoman.
Venise n’est donc pas une fragile ville de dentelle : c’est une forteresse maritime qui dispose de plusieurs cœurs : le Grand canal pour irriguer la vie économique, l’Arsenal, pour irriguer la vie militaire.
En se promenant dans ses rues, on perçoit cependant une puissance mesurée. Rien n’est monumental au point d’écraser. Tout semble équilibré et ordonné.
C’est ce que j’appelle la « puissance contenue ». Venise connaît ses limites : on ne peut construire trop haut ou trop lourd dans la lagune. La ville n’a jamais cherché la démesure. Et cette limite s’est révélée une force : elle a permis une stabilité exceptionnelle, du XIe au XVIIIe siècle. Peu d’États ont duré aussi longtemps.
La démesure est souvent le début du déclin. Venise l’a compris. C’est en restant maîtresse de la mesure qu’elle a pu consolider et assurer sa puissance pendant près de 800 ans
À deux heures de train se trouve Trieste, ancienne capitale portuaire austro-hongroise. Quel lien avec Venise ?
Trieste est l’exact opposé de Venise. Une ville d’Europe centrale, héritière de Vienne, port de la Slovénie et la Croatie. Aujourd’hui encore, c’est le port de la Hongrie. Budapest y réalise de nombreux investissements fonciers et industriels, car c’est par Trieste que passe une grande partie de ses échanges. Son architecture, ses cafés, les plaques d’immatriculation des voitures qui circulent reflètent la Mitteleuropa. Nous sommes à deux heures de Venise, mais nous sommes dans un autre monde. Trieste et Venise sont séparées par une frontière invisible de culture et d’histoire.
Venise appartient au monde latin, méditerranéen ; Trieste au monde danubien. Leur rivalité reflète deux visions différentes de l’Adriatique, donc de la Méditerranée et de l’Europe.
Parlons de la foi. Les églises sont omniprésentes à Venise. Quel rôle a joué le catholicisme dans l’identité vénitienne ?
Un rôle essentiel. Venise est une grande ville du catholicisme. Rien qu’au XXe siècle, elle a donné trois papes à l’Église : Pie X, Jean XXIII, Jean-Paul Ier. Ses églises forment un paysage spirituel autant qu’artistique. La musique s’y est déployée avec force, comme avec Vivaldi, et c’est d’abord une musique religieuse. La cité unit de manière remarquable commerce et religion : monnaie et goupillon marchent ensemble.
Venise démontre que le capitalisme est un enfant du catholicisme. Bien avant les pays protestants, on trouve ici, en Lombardie et dans l’Italie médiévale, les premières innovations bancaires et commerciales. L’histoire de Venise raconte l’histoire de l’économie, de sa pratique et de sa pensée. Elle est la ville capitaliste par excellence.
La fidélité à Rome a aussi donné à Venise un rôle politique majeur lors du schisme avec les orthodoxes et dans la lutte contre les Ottomans. Lépante est autant une bataille navale qu’un acte de foi.
Depuis le XIXe siècle, beaucoup d’écrivains décrivent Venise comme une ville de décadence et de mort. Cette vision est-elle juste ?
Elle correspond à une époque, mais plus à la réalité actuelle. Au XIXe siècle, Venise était déclinante : conquise par Napoléon, intégrée à l’Empire austro-hongrois, puis à l’Italie, ses palais étaient délabrés, ravagés par l’humidité et le manque d’entretien. Sa splendeur appartenait bien au passé. D’où cette vision romantique d’une ville mortuaire, présente dans un roman comme Mort à Venise ainsi que dans les chansons d’Aznavour.
Mais cette vision s’est totalement retournée depuis les années 1980. La ville a été restaurée, revitalisée. La Biennale, le musée Peggy Guggenheim, la Mostra de cinéma témoignent d’une intense vitalité culturelle. En renouant avec le capitalisme, Venise est redevenue une ville de vie.
Vous évoquez la monnaie scripturale, née à Venise. Pouvez-vous rappeler son importance ?
Les historiens de l’économie considèrent que la monnaie scripturale a été inventée près du pont du Rialto, qui est toujours un pont de marchands et d’échoppes. Il s’agit d’une monnaie écrite : une somme inscrite dans un registre, puis un compte bancaire. Avoir 1 000 euros sur son compte ne signifie pas posséder 1 000 euros en billets : la somme est écrite et l’argent ne transite plus par des pièces, mais par des jeux d’écriture comptable. Cette invention a révolutionné le commerce : elle permet des échanges sécurisés, rapides, à longue distance. La puissance des Templiers repose en partie sur ce type de monnaie.
Qu’elle soit née à Venise n’a rien d’étonnant : c’est le prolongement d’une culture marchande qui cherche à maîtriser le risque et le temps.
Pour terminer, que pourrait retenir la France de l’exemple vénitien ?
Trois leçons de puissance peuvent être retenues. D’abord, la logique des comptoirs plutôt que celle de l’empire. Le comptoir permet souplesse, réseau, mobilité.
Ensuite, la notion de puissance contenue : accepter ses limites pour durer. Enfin, la primauté de l’économie : ce sont les entreprises, l’innovation, la créativité qui font la puissance réelle, non l’État seul. L’État est là pour protéger, non pour diriger.
Les masques vénitiens en sont une belle image : héritiers du théâtre, réinventés au XXe siècle, ils condensent des siècles d’histoire, de commerce et d’esthétique. Venise est une ville plurielle, posée sur des milliers de pieux comme sur des milliers de piliers de puissance : la géographie, l’économie, la foi et la beauté.












