Quatre ans après la récession historique de 2020 liée à la pandémie de coronavirus, l’économie espagnole s’affiche comme l’une des plus vigoureuses de l’Union européenne. Dès 2021, Madrid a effectivement orchestré une reprise en s’appuyant sur ses atouts traditionnels tout en amorçant une mutation plus technologique, portée par une stratégie industrielle affirmée.
Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
Le pilier le plus visible de cette dynamique est évidemment l’activité touristique, qui nourrit le moteur de la locomotive. En 2024, notre voisin ibérique a accueilli 93,8 millions de visiteurs étrangers, dépassant ainsi son record de 2019. Les recettes dans le domaine ont frôlé les 100 milliards d’euros et le secteur représente dorénavant 13 % de l’emploi outre-Pyrénées. Ce rattrapage intégral du choc Covid a dopé la consommation, l’emploi saisonnier et les revenus extérieurs.
L’année 2025 a pour sa part confirmé cette tendance. Pour la période janvier-octobre, les arrivées atteignaient déjà 79,4 millions de personnes, soit une hausse de 5,2 % sur un an. Tout indiquait donc une année complète autour de 92 à 94 millions de visiteurs, niveau impressionnant, mais en deçà de l’objectif gouvernemental des 100 millions.
Le deuxième moteur de cette reprise réside dans l’ampleur inédite des fonds européens mobilisés. L’enveloppe NextGenerationEU allouée à Madrid a été fixée à 79,8 milliards, auxquels s’ajoutent jusqu’à 83 milliards de prêts potentiels (auxquels Madrid a partiellement renoncé fin 2025). L’Espagne figure ainsi parmi les principaux bénéficiaires de ce plan de relance au sein de l’espace communautaire.
Plus de 450 000 projets (notamment en matière de transition énergétique et numérique) ont été approuvés grâce à ce programme et la majorité d’entre eux a été portée par des PME. Bruxelles estime que ces investissements pourraient permettre un accroissement du PIB de 2,7 % à 3,5 % d’ici 2027.
L’envolée des nouvelles technologies
La troisième force qui pousse vers l’avant la locomotive espagnole concerne la montée en puissance du numérique. Ce secteur représente désormais outre-Pyrénées 26 % du PIB. Le chiffre d’affaires dans le domaine atteint quant à lui 138 milliards d’euros, en hausse de 5,6 % sur un an, et environ 722 990 professionnels nourrissent cet essor.
Comment l’expliquer ? Les investissements étrangers dans les centres de données, concentrés notamment dans la Communauté de Madrid, dépassent, par exemple les 7 milliards d’euros cumulés en 2025, ce qui fait de la capitale un des principaux nœuds de connectivité de l’Europe du Sud. D’autres communautés autonomes (principalement l’Aragon) s’imposent dans ce cadre comme des cœurs d’innovation, tandis que le programme PERTE Chip, doté de 12 milliards d’euros, cherche à attirer les fabricants de semi-conducteurs. De fait, en 2025, deux projets pilotes d’assemblage de puces ont été lancés à Saragosse et Málaga, avec l’ambition de réduire la dépendance européenne vis-à-vis de l’Asie.
Un cadre fiscal attractif pour les talents
La nouvelle législation espagnole sur les startups et visas pour les « nomades numériques » vient compléter ce tableau. Grâce à un taux d’imposition réduit à 15 % pendant quatre ans pour ces actifs, l’Espagne est ainsi devenue une de leurs destinations favorites. En 2025, le pays dépassait ainsi les 30 000 visas délivrés, soit une hausse de 22 % par rapport à 2024. Ces nouveaux arrivants, souvent très qualifiés et disposant d’un pouvoir d’achat élevé, s’installent surtout dans les grandes métropoles, contribuant à dynamiser certains quartiers, mais aussi à alimenter la pression sur le logement.
Un tel cocktail se reflète clairement dans les indicateurs de la locomotive espagnole. En 2024, la croissance du PIB a atteint 3,2 %, alors que la zone euro affichait à la même époque 0,9 %. Concernant 2025, toutes les données préliminaires la situent encore entre 2,8 % et 2,9 %. L’Espagne réalise par conséquent une des deux meilleures performances de la zone euro et surclasse les quatre grandes économies en Europe.
En 2024, la croissance du PIB a atteint 3,2 %, alors que la zone euro affichait à la même époque 0,9 %. L’Espagne réalise par conséquent une des deux meilleures performances de la zone euro et surclasse les quatre grandes économies en Europe
Le marché du travail accompagne un semblable mouvement. Après un pic à 15,5 % en 2020, le taux de chômage tombait à 10,2 % au troisième trimestre 2025, ce qui rend crédible l’objectif de passer sous la barre des 10 % dans le courant 2026. Il reste en revanche une ombre importante au tableau, puisque le chômage des jeunes est proche de 24,9 %, ce qui continue de révéler la persistance de déséquilibres structurels.
Un environnement monétaire et budgétaire en phase de normalisation
Sur le front des prix, l’Espagne résiste globalement mieux que ses voisins. En 2025, l’inflation évoluait effectivement dans une fourchette comprise entre 2,3 % et 2,7 %, avec une estimation préliminaire de 2,5 % pour l’ensemble de l’année.
Les finances publiques espagnoles se redressent elles aussi. Pour 2025, le gouvernement espagnol anticipait très tôt un déficit public à 2,6 %, et Bruxelles, à 2,7 %. Les données cumulées jusqu’en octobre laissaient plutôt entrevoir un résultat légèrement inférieur (entre 2,5 % et 2,6 %). Notons également que la dette publique recule, passant à 100,1 % au troisième trimestre 2025. Elle pourrait descendre autour de 99,5 % courant 2026, portée par une forte croissance et par des recettes fiscales dynamiques.
Autre avantage pour Madrid : le secteur extérieur espagnol demeure solide malgré la guerre commerciale mondiale. Sur les neuf premiers mois de 2025, l’excédent courant atteignait 2,1 %, toujours soutenu par les services. Les exportations automobiles progressaient dans le même temps de 6,8 %, en grande partie grâce aux modèles électriques de plus en plus produits outre-Pyrénées. Le secteur agroalimentaire, quant à lui, conserve sa solidité, ce qui contribue à renforcer la position de l’Espagne sur les marchés européens.
Sous le vernis de la réussite, des failles structurelles tenaces
Derrière ces bons chiffres se cachent toutefois des fragilités bien ancrées. Par exemple, en 2025, les gains de productivité s’amélioraient certes légèrement pour atteindre entre 0,9 % et 1 %, mais une telle évolution reste insuffisante pour rapprocher le pays des standards nord-européens.
Les inégalités régionales, pour leur part, ne se résorbent que peu. En 2025, l’écart entre le taux de chômage des différentes communautés autonomes a eu tendance à se creuser légèrement : les chiffres du troisième trimestre plaçaient l’Andalousie à 15,8 % et la Communauté de Madrid, à 7,6 %, ce qui entérine l’existence d’une fracture économique durable outre-Pyrénées.
La démographie ajoute un autre motif d’inquiétude dans ce panorama. Le taux de fécondité espagnol gravite autour de 1,2 enfant par femme, l’espérance de vie atteint 83 ans et les plus de 65 ans représentent déjà 21 % de la population, soit un mélange explosif. Madrid prévoit désormais que ces derniers constitueront 24 % des citoyens espagnols d’ici 2030, ce qui accentuera mécaniquement la tension sur les finances sociales.
Enfin, la dualité du marché du travail persiste avec une forte saisonnalité, un poids très élevé des services et une inadéquation entre les qualifications disponibles et les besoins des entreprises, malgré des efforts croissants de formation.
Sur le plan interne, la situation politique ne contribue pas à dissiper les incertitudes. La coalition au pouvoir (socialistes et gauche « radicale ») s’avère précaire, sur fond de tensions territoriales
En 2025, la majorité a dû négocier au cas par cas plusieurs textes budgétaires (échouant souvent à les faire approuver par le Parlement), ce qui a accentué le doute quant au calendrier des réformes exigées par Bruxelles et la population, notamment en matière de retraites, de fiscalité et de logement.
En somme, la question centrale demeure : la locomotive espagnole, pour le moment lancée à pleine vitesse, acceptera-t-elle de ralentir suffisamment pour consolider ses wagons les plus fragiles, tout en approfondissant les réformes structurelles indispensables, ou bien l’actuelle « exception espagnole » ne restera-t-elle qu’un épisode éphémère dans une histoire économique heurtée ?
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