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Les jeux vidéo de guerre, malgré des décennies à affiner leur réalisme, sont incapables de représenter la guerre des drones telle qu’elle se déroule aujourd’hui sur le front ukrainien.
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L’Ukraine a transformé la mécanique du jeu vidéo en doctrine militaire réelle : l’Army of Drones Bonus System attribue des points par frappe confirmée, avec drones à la clé pour les meilleurs scores.
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Les frontières s’effacent : simulateurs militaires et jeux grand public s’interpénètrent, les vidéos d’Arma 3 circulent comme images de guerre réelle, et la guerre elle-même a pillé l’esthétique du jeu vidéo.
Les jeux vidéo de guerre sombrent dans un bric-à-brac anachronique. Loin d’être à la pointe, ils sentent leur petit parfum de vétusté. C’est entrer dans un musée d’héroïques automates, les soldats y sont vêtus d’uniformes d’une guerre passée alors que, dehors, les conflits ont changé de visage. Cours petit fantassin, cours afin d’échapper au drone derrière toi !
Pourtant, en 2007, Call of Duty : Modern Warfare a tenté d’innover en introduisant une étrange récompense : après trois ennemis tués à la suite, un UAV de reconnaissance vient scanner pour vous la minicarte. Formidable promesse de modernité ! Mais dix-huit ans plus tard, la franchise a modélisé quarante drones et aucun ne ressemble à ce qui se passe sur le front ukrainien ! Étrange paradoxe que cette série qui prétend incarner au mieux la guerre moderne, mais qui n’a jamais véritablement saisi ce que la guerre était en train de devenir.
Le drone est toujours compris comme un rapide intermède entre deux séquences de tirs au fusil d’assaut. Personne dans l’industrie vidéoludique ne semble avoir compris la valeur de ce nouveau soldat privé de corps tout en étant doté d’ailes, ou personne n’a daigné faire semblant d’avoir compris. Et quand les titres mettent en scène des drones, il n’y a jamais aucune présence civile prise en flagrant délit d’errance sur la zone des combats. Les dommages collatéraux semblent épargner les écoles et les hôpitaux. Au fond, c’est davantage du tir forain que la représentation d’une guerre véritable.
Le front ukrainien, ou le jeu vidéo en tant que doctrine militaire
Août 2024 : le ministère ukrainien de la Transformation numérique lance l’Army of Drones Bonus System : chaque frappe de drone avérée rapporte des points et un tableau des meilleurs hight scores est établi au niveau national. Six points pour un soldat neutralisé, douze pour un officier, vingt-cinq pour une cible de haute valeur. Les points obtenus permettent l’obtention de nouveaux drones pour son escouade. Vous ne rêvez pas, le patern, le dispositif est similaire à celui d’un jeu multijoueur compétitif.
À ceci près que les cibles touchées ne sont pas des amas de pixels, mais des êtres de chair et de sang
En septembre 2024, 400 unités participaient au programme, elles n’étaient « que » 95 un mois plus tôt. La grande gagnante est l’escouade « Birds of Magyar » avec près de 25 000 points en un seul mois ! Assez pour qu’elle se dote de 600 nouveaux drones « Vampire » chargés chacun de quinze kilos d’explosifs. Si l’enrobage vient de la Silicon Valley, les conséquences sur le terrain ont des séquelles assez similaires à Verdun. Personne, chez Activision ou Electronic Arts, n’aurait osé proposer un tel système au sein d’un jeu : la réalité l’a fait sans sourciller.
Un simulateur, vraiment ?
Longtemps les armées s’inspirèrent des jeux vidéo. L’assertion n’est plus vraie.
En décembre 2025, l’Ukrainian Fight Drone Simulator (UFDS) débarqua sur la grande plate-forme de téléchargement Steam pour une trentaine de dollars. Il s’agit de la version grand public d’un programme d’entraînement jusqu’alors uniquement utilisé par les forces armées ukrainiennes. La version commerciale édulcore bien certaines informations sensibles, mais conserve la physique et les contrôles du modèle militaire. La Russie, de son côté, a investi 540 millions de roubles pour des cours de pilotage de drones. Quant à l’armée américaine, elle a tenu sa première compétition de drones de combat à Huntsville (Alabama) en février 2025. Les soldats utilisaient alors des manettes identiques à celles de la Nintendo Switch.
La Grande Confusion ?
Si un jeu a involontairement anticipé cette confusion entre le réel et sa simulation, c’est bien Arma 3. Développé par le studio tchèque Bohemia Interactive en 2013, ce simulateur militaire permettait aux joueurs de recréer n’importe quel conflit grâce à l’intégration de plus de 20 000 mods. Cette liberté créative eut un corollaire imprévu quand des vidéos issues du jeu furent massivement diffusées comme étant des images réelles de combats. La chose s’est produite pour l’Afghanistan, la Syrie, la Palestine, le Pakistan et bien sûr l’Ukraine.
Dès février 2022, des clips Arma 3 ont circulé affublés de bandeaux « Live » ou « Breaking news ». Une vidéo prétendant montrer un avion russe abattu en plein vol se met à dépasser les 500 000 vues et des chaînes de télévision s’y laissent prendre. Romania TV diffuse un extrait de jeu comme étant une véritable image du front ukrainien. La scène est surréaliste, puisqu’un ancien ministre de la Défense et un ancien chef du renseignement commentent les images comme si elles étaient réelles. Il faut dire qu’en 2018, c’était la télévision d’État russe qui diffusait une vidéo extraite d’Arma 3 comme étant la preuve d’une frappe en Syrie avant de plaider l’« erreur humaine ».
La problématique de la guerre « ludique »
En 2020, l’Azerbaïdjan déploie des drones Bayraktar TB2 contre les forces arméniennes et des images capturées depuis les drones filment les destructions occasionnées. Le tout étant diffusé quasi en temps réel sur les réseaux sociaux. L’esthétique est à s’y méprendre, celle d’un jeu vidéo : vue surplombante, caméra thermique, cible verrouillée au centre de l’écran. Pas de sang, pas de cris. Aucun visage. La guerre, mais en plus propre. Il faut dire que seules les frappes réussies sont montrées, les échecs et autres bavures ayant tendance à disparaître du montage.
L’industrie du jeu vidéo se trouve désormais face à un problème qu’elle n’a pas vu venir. Celle-ci a passé les trente dernières années à affiner sa représentation des conflits et, alors qu’elle se croyait au summum de la véracité, voici que ce modèle devient d’un coup obsolète. Les drones représentent les deux tiers des pertes recensées sur le champ de bataille ukrainien et l’armée américaine veut d’ailleurs en acquérir un million d’ici 2028, alors qu’elle n’en achetait actuellement que 50 000 par an. Tout est dit.
Et les frontières ne cessent de se troubler. Les simulateurs militaires deviennent des jeux, les jeux deviennent des simulateurs. La distinction entre le soldat et le gamer n’a jamais été aussi floue. Si le jeu vidéo a toujours revendiqué une certaine proximité avec les représentations des phénomènes guerriers, il semblerait que le pillage ait lieu dans les deux sens.
La guerre, la vraie, lui a pillé ses mécaniques, son vocabulaire et son esthétique — et, triste constat, s’en sert, au fond, mieux que lui










