Dans un Moyen-Orient polarisé, fragmenté et surarmé, le Sultanat d’Oman occupe une place singulière. Ni puissance rentière agressive, ni État idéologique, ni simple suiveur régional, il a bâti une stratégie de survie et d’influence fondée sur l’équilibre, la médiation et la discrétion. D’où vient cette originalité ? Est-elle d’abord religieuse (l’ibadisme), géographique (le détroit d’Ormuz), historique (une thalassocratie de l’océan Indien), ou sociologique (une société profondément métissée) ?
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
Une thalassocratie ibadite
Bien avant l’arrivée des puissances européennes, Oman est une puissance maritime structurée, tournée vers l’océan Indien. Les ports de Sohar, Mascate et Sur relient la péninsule arabique à l’Afrique orientale, à l’Inde et au monde persan. Cette ouverture maritime distingue Oman du cœur tribal de l’Arabie centrale. La spécificité omanaise repose sur une dualité politique originale. Il y a d’abord l’imamat ibadite, électif, ancré dans l’intérieur montagneux, et le sultanat, monarchique et maritime, centré sur les villes côtières. L’ibadisme, branche ancienne de l’islam issue des premières dissensions post-califales, se distingue du kharijisme radical par une doctrine du compromis, une forte éthique communautaire et un rejet du takfir. Cette tradition religieuse favorise une culture de la modération, de la négociation et du consensus. Cette tension entre imamat intérieur et sultanat maritime n’est pas une anomalie : elle structure durablement la trajectoire politique omanaise, entre enracinement local et ouverture transocéanique.
Le choc portugais (1507-1650) : dépossession et réveil maritime
L’arrivée des Portugais au début du XVIᵉ siècle constitue une rupture géopolitique majeure. Mascate est conquise en 1507 et intégrée au dispositif impérial lusitanien de l’océan Indien. Oman perd le contrôle de ses routes commerciales stratégiques. Mais cette domination reste limitée. D’abord parce qu’elle est essentiellement côtière, les Portugais ne pénètrent pas à l’intérieur des terres en milieu tribal ; ensuite parce qu’elle suscite une réaction de résistance de la part de l’imamat ibadite. Au XVIIᵉ siècle, les imams Yaʿruba mènent la reconquête. Les Portugais sont expulsés en 1650. Oman renaît alors comme puissance navale régionale, retournant à son profit l’expérience du choc européen. Paradoxalement, la parenthèse portugaise réactive la vocation thalassocratique omanaise au lieu de l’anéantir.
L’empire omanais et Zanzibar : apogée, fragilité, puis tutelle britannique
Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, sous la dynastie Al Bou Saïd, Oman construit un véritable empire maritime s’étendant de la péninsule arabique à la côte swahilie. Zanzibar devient un centre politique et économique majeur d’où l’on importe le clou de girofle, les esclaves, les recettes des douanes. Cette expansion repose sur une marine efficace, des réseaux commerciaux transocéaniques, ainsi qu’un métissage humain profond (Arabes, Africains, Baloutches, Indiens). Mais cette thalassocratie est structurellement fragile : dépendante du commerce, vulnérable aux rivalités européennes et politiquement divisée.
Conséquence d’une crise de succession, la séparation de Zanzibar en 1856 marque un tournant décisif : Oman perd sa dimension impériale et se replie sur la péninsule
À partir du XIXᵉ siècle, Oman entre dans l’orbite britannique. Londres soutient le sultan contre l’imamat et garantit la stabilité des routes maritimes, mais au prix d’un gel du développement et d’une mise sous tutelle qui ne dit pas son nom. Au milieu du XXᵉ siècle, Oman est l’un des États les plus pauvres de la région. Les infrastructures sont quasi inexistantes, le territoire pâtit d’un isolement international, de conflits internes (Jebel Akhdar, Dhofar). Cette situation prépare la rupture de 1970.
1970 : la révolution silencieuse de Qabous ibn Saïd
Le « sultanat de Mascate et Oman » comme il était désigné jusqu’en 1970, accuse alors un retard prononcé par rapport à son environnement régional. De ce cocon traditionnel émergera un État modernisateur.
Le jeune sultan Qabous ibn Saïd, formé en Grande-Bretagne, accède au pouvoir le 23 juillet 1970, renversant son père, le sultan Saʿīd bin Taymur, avec le soutien des Britanniques. Dès lors, il annonce la fin de l’isolement de son pays et le début d’une nouvelle ère qui se traduit dans un premier temps par une normalisation accélérée avec ses ombrageux voisins saoudien et iranien et la quête d’appuis externes pour stabiliser son pays. Ce dernier est miné par une guerre civile opposant les forces du sultan à la rébellion imamite soutenue par les Saoudiens. Il scelle dans la foulée un pacte stratégique avec le Shah d’Iran qui l’épaule efficacement pour écraser la rébellion marxiste du Dhofar soutenue par le Yémen du Sud, alors que l’Iran s’est emparé de trois îlots stratégiques dans le détroit d’Ormuz. En 1971, Oman adhère à l’ONU et à la Ligue arabe. La décennie 1970 marque une transformation radicale. Oman, d’un État enclavé, se transforme en un pays unifié, administré et ouvert. Qabous mène la pacification du territoire, l’intégration progressive de l’imamat, la construction d’un État moderne et surtout une diplomatie indépendante.
Principes et mise en œuvre de la politique étrangère de Qabous
S’appuyant sur des principes de non-ingérence dans les affaires intérieures des autres États, de respect du droit international et d’adhésion au non-alignement, le sultan Qabous a constamment promu le compromis et le règlement pacifique des différends. Cette orientation s’est manifestée dès les débuts de son règne : Qabous s’efforce de maintenir les meilleures relations possibles avec tous, sans jamais rompre les relations diplomatiques. Conscient des réalités propres à Oman — son histoire, sa géographie, la diversité de sa population, son économie et sa position stratégique au Moyen-Orient — il cherche à répondre aux besoins du Sultanat sur la scène internationale en poursuivant avec constance des relations extérieures bénéfiques à long terme.
Ayant plongé son pays dans l’autarcie, son père orientait essentiellement les relations extérieures d’Oman vers la Grande-Bretagne et l’Inde, en se tenant à distance du monde arabe. « L’idée d’Oman » portée par Qabous, celle d’un État régional à part entière, l’amène à renverser cette orientation, en établissant des relations diplomatiques directes avec les États arabes et non arabes. Qabous met ainsi fin à un long isolement diplomatique, réinsérant Oman dans l’espace arabe et international selon une approche pragmatique visant à sécuriser le pays dans son environnement régional.
Première phase : la consolidation (1970-1975)
Cette phase est marquée par la construction de relations avec le monde arabe et international afin de réduire la dépendance d’Oman à l’égard de la Grande-Bretagne, de légitimer son indépendance, de restaurer l’unité nationale en faisant face aux troubles politiques dans le nord, et surtout de mettre fin à la guerre du Dhofar, soutenue par des forces communistes, qui menaçait le Sultanat depuis 1965 dans le sud du pays.
L’un des accomplissements diplomatiques majeurs de cette période concerne les relations avec l’Iran impérial, qui affirmait alors ses prétentions hégémoniques dans le Golfe, notamment par la prise de deux îles appartenant aux Émirats arabes unis. Oman disposait alors de ressources limitées pour résoudre ses propres difficultés internes. Reconnaissant la prééminence régionale du Shah, Qabous sollicite et obtient une aide militaire iranienne pour combattre la rébellion du Dhofar, ainsi qu’un accord frontalier omano-iranien dans le détroit d’Ormuz. En offrant au Shah le soutien explicite d’un dirigeant arabe du Golfe, Qabous obtient à la fois une aide décisive, un accord stratégique et la reconnaissance symbolique d’un partenariat d’égal à égal.
Deuxième phase : la transition (1976-1980)
La fin de la guerre du Dhofar et des troubles civils permet de réorienter l’attention vers les priorités domestiques, tout en poursuivant le rapprochement avec les voisins d’Oman. Ces relations n’empêchent cependant pas Oman d’adopter des positions indépendantes, notamment son soutien public aux initiatives de paix du président égyptien Anouar el-Sadate avec Israël en 1977, puis son rôle dans les accords de Camp David en 1978.
Oman est alors l’un des trois seuls États arabes à ne pas rompre ses relations diplomatiques avec Le Caire après la reconnaissance d’Israël, et refuse de participer au sommet de Bagdad de 1978 condamnant l’Égypte, ce qui lui vaut une mise à l’écart temporaire de la part des autres États du Golfe.
En 1979, lorsque le Shah est renversé par la révolution islamique, Qabous maintient les relations omano-iraniennes
Il se tourne vers les États-Unis et signe en 1980 l’accord d’accès aux facilités militaires, premier accord de ce type conclu entre un État arabe et Washington. Cette décision illustre, une fois encore, la disposition de Qabous à agir selon ce qu’il juge indispensable aux intérêts sécuritaires de long terme d’Oman.
Troisième phase : la maturité (1981-1985)
Cette période est dominée par la guerre entre l’Iran et l’Irak, ainsi que par d’autres tensions régionales. Ces crises accélèrent l’aboutissement des efforts de Qabous en faveur de la création du Conseil de coopération du Golfe (CCG) en 1981, première structure de sécurité collective de la péninsule arabique réunissant les six monarchies conservatrices du Golfe. Tout en participant aux mécanismes de sécurité régionaux du CCG, Oman refuse de prendre parti dans la guerre Iran-Irak, préservant à la fois ses relations régionales et ses liens sécuritaires avec l’Occident. Qabous appelle également à des négociations directes israélo-palestiniennes, position impopulaire dans le monde arabe, mais cohérente avec sa vision de la sécurité à long terme.
Quatrième phase : le progrès (1986-1994)
Durant cette dernière phase, Qabous est reconnu comme un acteur régional de confiance sur les questions de sécurité. Après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, Oman participe à l’effort de libération sous mandat de l’ONU et accorde aux États-Unis l’accès à des infrastructures et à des stocks prépositionnés, dans le cadre du renouvellement de l’accord de 1980. Simultanément, le Sultanat conserve ses relations diplomatiques avec l’Irak comme avec le Koweït, dans l’espoir de favoriser une issue négociée à la crise. Lorsque ces efforts échouent, Qabous rompt exceptionnellement avec le principe de non-alignement, estimant que le respect du droit international impose une prise de position contre un gouvernement arabe.
Au cours de cette période, il tente également, sans succès, de favoriser une médiation entre l’Iran et l’Irak après leur conflit. En 1994, il invite pour la première fois des représentants officiels israéliens à une conférence sur la désalinisation de l’eau, puis accueille le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin à Oman, une première publique pour un dirigeant israélien dans un État du Golfe arabe. Là encore, Qabous agit seul, à rebours du consensus régional.
Bilan et héritage
Au terme de ses vingt-cinq premières années de règne, Qabous a largement concrétisé son « idée d’Oman ». Les objectifs de sécurité à long terme ont été atteints, notamment avec la création du CCG en 1981 et la signature, en 1993, du dernier accord frontalier avec les voisins du Sultanat. Parallèlement, il a négocié avec de nombreux pays les formes d’aide nécessaires au développement interne d’Oman et à l’amélioration des conditions de vie. Bien que le régime demeure autoritaire, Qabous a ouvert des espaces de participation citoyenne, notamment avec la création du Majlis al-Shura (conseil consultatif), en 1991, tout en prônant un discours davantage inclusif auprès des femmes. Pour consolider un narratif attractif, il s’appuie sur l’ibadisme, interprétation de l’islam propre au Sultanat.
Dans son discours de la fête nationale de 1994, il exhorte les Omanais à rejeter le fanatisme religieux et les causes éphémères, rappelant que « l’obstination dans l’interprétation religieuse conduit au retard des musulmans, à la violence et à l’intolérance »
De cet héritage ibadite découle le principe fondamental de sa politique étrangère : rechercher de manière constante la sécurité et la prospérité par des moyens non violents. Mais l’originalité du Sultanat d’Oman ne se réduit ni à l’ibadisme, ni à la diplomatie, ni à la géographie. Elle est le produit d’une trajectoire historique longue, d’une société métissée, d’une religion de la modération. Et d’un choix stratégique fondamental : survivre par l’équilibre plutôt que par la domination. Dans un Moyen-Orient dominé par la brutalité des rapports de force, Oman incarne une puissance modeste dont l’influence repose sur la crédibilité, la constance et la discrétion.











