Comme chacun le sait, le dollar a été la monnaie de réserve du monde entier depuis 1945. Derrière ce privilège, il y avait d’abord une réalité : quiconque voulait acheter du pétrole devait le faire en utilisant la monnaie des États-Unis.
Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?
Tout pays qui était importateur net d’énergie devait donc se procurer des dollars, faute de quoi son économie s’arrêtait net. La façon la plus sûre de se procurer ces dollars était d’avoir des excédents commerciaux avec les États-Unis. Pour ce faire, il fallait maintenir un taux de change sous-évalué entre la monnaie locale et le dollar et suivre une politique mercantiliste, et non une politique allouant le capital en fonction de la rentabilité du capital investi, ce qui à terme réduisait considérablement la croissance économique mondiale, beaucoup trop de capital étant investi dans chaque pays pour assurer son excédent des comptes courants aux États-Unis et pas assez dans les infrastructures ou la consommation locale.
Les excédents commerciaux en dollars dégagés contre les États-Unis étaient ensuite investis dans des obligations émises par le Trésor américain, et donc, les déficits intérieurs américains étaient financés en tout ou en partie par les déficits extérieurs des États-Unis. En termes simples, les États-Unis étaient le seul pays au monde à n’avoir aucune « contrainte du commerce extérieur » leurs déficits extérieurs finançant leurs déficits intérieurs.
Le privilège impérial du dollar
Ils bénéficiaient de ce que Jacques Rueff, qui fut l’un des premiers à identifier ce phénomène, appelait « le privilège impérial ».
Remarquons au passage que ce système garantissait à terme la disparition de l’industrie américaine rendue non concurrentielle par la surévaluation constante du dollar américain. Et c’est ce qui s’est passé. Apparut ensuite, en 1973, une deuxième déclinaison de ce privilège impérial.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays étaient tellement affaiblis que leurs monnaies n’étaient pas acceptées en paiement par les pays tiers et nombre de paiements internationaux se faisaient donc en dollar US. La France, par exemple, soldant ses comptes extérieurs avec l’Allemagne ou l’Italie en dollars US, les grandes banques US servant de chambres de compensation, ce qui était très compliqué et peu rentable.
La décision fut donc prise en 1973 de créer un organisme, du nom de SWIFT, commun à toutes les banques et où les paiements en dollar auraient lieu.
Au début, tout se passa fort bien… Mais au début des années 2000, le législateur américain prit une mesure qui ne pouvait pas ne pas détruire le rôle international du dollar.
Comme le dollar était la monnaie des États-Unis, les autorités américaines s’arrogèrent unilatéralement le droit d’être seuls compétentes pour juger de la légalité de l’usage du dollar par des étrangers, les ennemis des États-Unis n’étant plus autorisés à se servir du dollar.
Ainsi, le Soudan était sur la liste des pays interdits de tout dollar par les États-Unis. La BNP avait financé des achats de matières premières d’origine soudanaise en dollars US pour le compte d’un pays du Moyen-Orient, et fut, de ce fait, condamnée par une cour de justice américaine à une amende d’une dizaine de milliards de dollars, alors même que ni la BNP, ni l’acheteur, ni le vendeur n’étaient américains. Et le monde apprit alors avec stupéfaction que, dans toute transaction qui utilisait le dollar US, trois entités étaient au courant en temps réel, le vendeur, l’acheteur… et la CIA.
Cette extra-territorialisation du droit américain sur le commerce mondial fut confirmée quand l’un des principaux cadres d’Alstom fut mis en prison aux États-Unis, la société française ayant apparemment versé des pots-de-vin à des hommes politiques en Indonésie ou en Arabie Saoudite pour l’obtention de contrats dans ces pays.
La situation s’améliora quand le gouvernement français, mené par Emmanuel Macron, accepta de vendre à General Electric (US) des divisions entières des activités d’Alstom que les États-Unis convoitaient. En fait, il s’agissait simplement d’un coup de force perpétré par les États-Unis pour imposer leur système juridique au monde entier, ce qui était complètement inadmissible en termes de souveraineté nationale.
Inutile de dire que cette tentative méritait d’échouer et est en train d’échouer. Il y a une vingtaine d’années, pendant la période durant laquelle tout le monde parlait de l’hyper puissance américaine, le commerce international était donc sous le contrôle des États-Unis, qui utilisaient deux armes :
1. L’existence d’un cours forcé pour le dollar pour quiconque voulait acheter du pétrole.
2. L’existence d’un système de paiement centralisé en dollar, et contrôlé par les États-Unis pour la quasi-totalité des paiements internationaux courants. Se faire exclure de Swift était l’une des pires sanctions qui pouvaient arriver à un pays.
La bonne nouvelle est que les deux socles de ce pouvoir monétaire exorbitant sont en train de s’effondrer.
Changement de monde
Commençons par le premier, le cours forcé du dollar pour acheter de l’énergie.
Ce privilège datait de la réunion en 1945 entre Ibn Saoud et Franklin Roosevelt sur un bateau militaire américain, en mer Rouge, où un accord avait été signé entre les deux pays, accord qui prévoyait que les États-Unis défendraient militairement le Royaume saoudien et que les États-Unis achèteraient le pétrole saoudien en dollar. Cette obligation fut ensuite étendue à tous les achats de pétrole dans le monde, sans grande consultation entre les acheteurs, les vendeurs et les États-Unis.
Quelques courageux se risquèrent à essayer de remettre en cause cet état de fait, tel Enrico Mattei en Italie (mort en 1962 dans un mystérieux accident d’avion), Saddam Hussein en Irak ou Mouammar Kadhafi en Libye et, curieusement, l’espérance de vie de ces braves chuta assez rapidement après leurs prises de position.
Arrive la guerre russo-ukrainienne. L’attaque russe déclenche des sanctions contre la Russie, les réserves de change russe déposées à la BCE ou à la Fed sont gelées, les affaires russes sont interdites de Swift et plus aucune entité russe ne peut avoir de compte en dollar ou en euro.1 Ce qui ne gêne guère les Russes qui avaient organisé des systèmes de paiement alternatifs à Swift depuis des années, qui vendaient déjà leur pétrole et leur gaz à la Chine en renminbi et qui se mettent à vendre leurs excédents de pétrole à l’Inde en roupie.
Et du coup, la Chine se met à acheter son pétrole à l’Arabie saoudite en renminbi, à émettre des obligations en dollar US en Arabie Saoudite et que sais-je encore. Et le monopole du dollar sur le pétrole de sauter, ce qui est la nouvelle la plus extraordinairement favorable à la croissance mondiale et à la liberté du commerce, et pourtant, personne dans nos journaux n’en a parlé.
En clair, le cours forcé du dollar pour acheter du pétrole a été la victime collatérale de la guerre russo-ukrainienne. Les États-Unis pensaient affaiblir la Russie et, en fait, ils se sont tiré une énorme balle dans le pied : ils ont dynamité comme des grands le pilier qui leur permettait de maintenir la discipline dans leur empire. Et l’empire est en train de s’écrouler. Car le dollar n’est plus la monnaie d’un empire, mais celle d’un pays et d’un seul, les États-Unis. Et une question mérite d’être posée à ce point de l’analyse : depuis cinquante ans, les pays vassaux avaient accumulé près de 6 000 milliards de dollars pour pouvoir acheter l’énergie dont ils allaient avoir besoin.
Ils peuvent maintenant acheter leur énergie en utilisant leur monnaie nationale
La question essentielle est donc : qu’est-ce que les banques centrales de ces pays vont bien pouvoir faire de ces 6 000 milliards de dollars ? Aucune idée, mais je sais que les offres de dollars et d’obligations du Trésor américain risquent de rester importantes pour les décennies qui viennent, ce qui me fait penser qu’il n’y a aucune urgence à en acheter. Et si j’en avais, je ne les garderais pas, c’est-à-dire que je les vendrai aussi vite que je le peux.
Swift toujours
Venons-en au deuxième point.
Dans les années 1970 a été bâti le système de Swift, que je simplifie à l’extrême. Quelques centaines de banques internationales en font partie.
Imaginons que l’importateur indonésien des voitures BYD chinoises décide de régler ce qu’il doit à BYD. Il va devoir ouvrir un compte au bureau local de la banque internationale qui est affiliée au réseau Swift, à qui il va donner l’ordre d’acheter des dollars en vendant des rupiahs indonésiennes, ce qui va déjà lui coûter 1 %.
L’ordre sera ensuite donné de transférer ces dollars au compte en dollar de BYD en Chine, ce qui prendra quelques jours d’intérêts perdus (mais pas pour tout le monde). Quand les dollars arrivent en Chine, rebelote, il faut vendre les dollars, acheter des renminbis et BYD paie un autre 1 %. Voilà deux coûts qui ne servent à rien si ce n’est à engraisser des banques qui ne prennent aucun risque.
Qui plus est, le système est parfaitement centralisé, ce qui permet à la CIA de savoir ce qui se passe en temps réel au cas où ces transactions ne seraient pas autorisées par les autorités américaines. Enfin, l’ensemble des importations et des exportations étant libellées en dollar, voilà qui force le système à avoir à tout moment des fonds de roulement gigantesques immobilisés en dollar US, alors même que l’utilisation du dollar n’a rien ajouté à la transaction.
En fait ce système de paiement est organisé autour d’un gros ordinateur central comme on en avait dans les années 1970 et l’information utile et les profits sont réservés à ceux qui possèdent et contrôlent l’ordinateur, c’est-à-dire le gouvernement américain et les banques internationales qui, nul n’en doute, en feront le meilleur usage pour le bien des importateurs et des exportateurs de BYD en prélevant leur livre de chair sur chaque transaction.
Ce système est mort et est en train d’être remplacé par un autre complètement décentralisé, bâti sur de multiples PC, et qui ne sera contrôlé par personne. C’est ce système qu’il me faut décrire maintenant.
Revenons à BYD.
Tout commence avec les banques centrales indonésiennes et chinoises mettant en place des accords de swap dans leurs monnaies respectives, ce qui revient à dire que la PBOC (la banque centrale chinoise) prête l’équivalent de x milliards de renminbis à la banque centrale indonésienne qui, en retour, prête à la PBOC la contre-valeur en rupia indonésienne.
Que va-t-il se passer ?
BYD Chine va envoyer une facture en renminbi à son importateur en Indonésie.Cette facture est présentée à la banque centrale indonésienne qui la règle, et débite de la même somme le compte bancaire de l’importateur en rupia. Fin de l’opération qui est quasi instantanée. Imaginons que nous ayons en même temps une importation chinoise de charbon indonésien, l’un des meilleurs du monde.
L’opération inverse est mise en place et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. De temps en temps, les deux banques centrales comparent leurs positions et une différence éventuelle est réglée par le débiteur qui livre un actif sous son contrôle au créditeur, par exemple, de l’or.
Le premier résultat est que personne aux États-Unis n’est informé de l’opération, puisque ces transactions ont eu lieu dans les monnaies nationales. La France et le Soudan auraient-ils eu recours à ce mécanisme, la BNP n’aurait jamais eu à payer une amende. Les pays de ce fait recouvrent une pleine et entière souveraineté monétaire.
Le deuxième résultat est qu’importations et exportations sont directement réglées dans la monnaie nationale. Importateurs et exportateurs peuvent fermer leurs comptes dans les banques internationales et récupérer 2 % sur les frais inutiles, ce qui permettra de vendre le produit moins cher et bénéficiera aux consommateurs locaux.
Le troisième résultat est que le dollar US n’apparaît nulle part, que personne n’a besoin d’avoir un fonds de roulement en dollar et encore moins de réserves de change en dollar.
Si l’un de deux pays a un déficit structurel vis-à-vis de l’autre, disons l’Indonésie vis-à-vis de la Chine, alors l’Indonésie peut émettre, par exemple, des obligations en renminbi sur le marché de Hong Kong qui seront achetées par des fonds de pension internationaux et ainsi solder son déficit avec la Chine. Ou encore, BYD peut acheter les rupia à la PBOC et prendre le contrôle de son importateur, ou mieux encore bâtir des usines en Indonésie.
Et ce système est infiniment souple
L’Inde a besoin de bâtir des dizaines de centrales thermiques et Mitsubishi est sur les rangs, mais l’Inde n’a pas besoin de yen, mais de dollars US. Le Japon a beaucoup trop de dollars US dans ces réserves qui ne servent plus à rien. Qu’à cela ne tienne la BOJ va accorder un Swap à la BOI, prenant des roupies et déposant des dollars US et non des yens à la BOI. L’amusant est que ce swap très particulier est déjà en place.
Conclusion
Qu’est-ce que ce nouveau système signifie pour l’économie mondiale ?
Toutes les banques centrales sont égales. Il n’y a plus de privilège impérial et les États-Unis devront donc financer leurs déficits en épargnant plus et/ou en vendant des actifs qui intéressent les pays créditeurs. Les pays avec un surplus décideront à qui ils accordent des swaps et les pays qui n’en obtiendront pas verront leur consommation baisser très fortement. Plus de passagers clandestins. Nous assisterons à l’émergence de zones monétaires centrées sur la monnaie dominante de la zone, le pays central déterminant le coût du capital pour les autres pays de sa zone.
Le libre-échange existera à l’intérieur de chaque zone. Une telle zone est déjà en place en Asie autour du renminbi. Rien ne garantit que le libre-échange existera entre les zones. Les règlements de déficits et de surplus entre les zones se feront probablement en or ou en pétrole.
Dans ce monde, nul n’a besoin de réserves de change et tout le monde a besoin d’or. Les pays producteurs d’énergie et qui seraient en excédent structurel seront les fournisseurs de capital à long terme pour les pays consommateurs d’énergie au travers de sociétés d’investissements du type du fond norvégien. Chaque zone aura son propre cycle, déterminé par la banque centrale dominante de la zone et ils seront différents les uns des autres, ce qui rendra la diversification internationale intéressante à nouveau.
Voilà qui marquera la fin de l’exceptionnalisme américain
Chaque zone devra avoir son centre financier ou les arbitrages entre le temps et le risque prendront place. Pour l’Asie, ce sera Hong Kong et Wall Street deviendra une place régionale servant les besoins de la zone US. Nous remplaçons un système complètement centralisé favorisant la technocratie et donc fragile et sous-optimal par un système totalement décentralisé ancré dans les marchés et donc antifragile, ce qui est un progrès immense.
Du coup :
Le FMI et la banque mondiale ne servent plus à rien.
Les banques internationales ne servant plus à rien.
Le système Swift pour les paiements internationaux ne sert plus à rien.
L’euro ne sert à rien, puisqu’il interdit les variations des taux de change entre les pays de la zone euro et que le coût du capital est déterminé non pas par la rentabilité du capital investi dans le pays dominant, mais par un groupe de technocrates qui ont pour but ultime la survie de leur Frankenstein financier et de garder leur pouvoir.
L’épargne disponible sera investie dans chaque zone en fonction de la rentabilité marginale du capital investi dans chaque pays et non plus en fonction des besoins d’accumuler des dollars pour pouvoir payer son énergie, et donc la probabilité que nous soyons durablement dans des booms déflationnistes est très élevée.
La zone qui est la plus avancée dans cette direction est l’Asie autour du triangle Pékin, Bombay, Moscou. Nous sommes en train de rentrer dans l’âge d’or du capitalisme. Ce qui est surprenant.
Notes
1. Du moins, c’est ce que croyait monsieur Lemaire quand il annonça l’effondrement rapide de l’économie russe.










