En quarante ans, la Chine est devenue le premier consommateur d’énergie au monde — mais elle ne produit qu’un quart du pétrole qu’elle consomme, faisant du détroit de Malacca le talon d’Achille de sa puissance.
Environ 80 % des importations pétrolières chinoises transitent par ce goulet d’étranglement de 800 kilomètres : un blocus américain ou indien suffirait à étrangler la première puissance industrielle de la planète.
Pour contourner ce dilemme, Pékin a bâti une architecture d’approvisionnement terrestre inédite — gazoducs d’Asie centrale, oléoduc sibérien, corridor birman — sans pour autant résoudre sa vulnérabilité structurelle.
Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe
Il n’est pas de puissance sans énergie. C’est la leçon que la Chine a tirée de son décollage économique fulgurant depuis les réformes de Deng Xiaoping en 1978. En quarante ans, le pays a multiplié son PIB par trente-cinq et sa consommation d’énergie primaire par six. Cette transformation a fait de lui le premier consommateur d’énergie au monde, le premier importateur de pétrole et le premier producteur et consommateur de charbon. Mais elle a aussi révélé une vulnérabilité structurelle : la Chine ne dispose pas des ressources en hydrocarbures à la hauteur de ses besoins. Le pays produit un peu plus du quart du pétrole qu’il consomme et importe 40 % de son gaz naturel. Cette dépendance est une épine dans le pied de Pékin et une obsession des stratèges du Parti communiste.
Comprendre la géopolitique de l’énergie en Chine, c’est comprendre l’articulation entre deux réalités contradictoires : d’un côté, une pénurie structurelle en hydrocarbures qui contraint le pays à s’approvisionner aux quatre coins du monde ; de l’autre, une volonté farouche de souveraineté énergétique qui pousse Pékin à développer ses propres ressources — charbon, hydraulique, nucléaire. Et à bâtir une architecture d’approvisionnement qui lui permette de ne jamais dépendre d’un seul fournisseur ni d’une seule route.
Un sous-sol pauvre en or noir et en gaz bleu
La carte des réserves mondiales d’hydrocarbures est cruelle pour la Chine. Ses réserves prouvées de pétrole la classent au treizième rang mondial. Ses réserves de gaz naturel sont légèrement mieux dotées, au huitième rang, mais restent très insuffisantes au regard des besoins d’une économie de 1,4 milliard d’habitants. En 2024, la Chine a produit 213 millions de tonnes de pétrole, mais en a consommé plus de 760 millions, portant son taux de dépendance aux importations à 74 %. Pour le gaz, la consommation atteignait 392 milliards de mètres cubes en 2023, dont 40 % couverts par des importations. Les importations de brut ont bondi de 81 % entre 2014 et 2024, faisant de la Chine le premier importateur mondial de pétrole.
Les réserves chinoises existent, mais elles sont géographiquement mal placées. Les principaux gisements pétroliers se trouvent dans le nord-est du pays, autour de Daqing, en Mandchourie, et dans la province du Xinjiang, au nord-ouest, dans les bassins de Dzoungarie et du Tarim. Ces zones sont éloignées des grands centres industriels et de consommation du littoral. Le gaz de schiste, dont la Chine possède les premières réserves mondiales, reste largement sous-exploité en raison de la complexité géologique des bassins et du manque d’eau nécessaire à la fracturation hydraulique. Pékin investit massivement dans cette filière, mais les résultats restent en deçà des espoirs.
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Le grand cordon ombilical : les routes d’approvisionnement
Face à cette pénurie structurelle, la Chine a bâti depuis les années 1990 une architecture d’approvisionnement sophistiquée, à la fois maritime et terrestre. La carte de ces flux est la carte même de la politique étrangère chinoise.
La voie maritime demeure de loin la plus importante. En 2024, le Moyen-Orient fournissait à lui seul environ 50 % des importations chinoises de brut, l’Arabie saoudite, l’Irak et Oman figurant parmi les principaux fournisseurs. Mais c’est la Russie qui est le premier fournisseur, avec 20 % du total, une part qui n’a cessé de croître depuis les sanctions occidentales liées à la guerre en Ukraine et le réalignement des flux pétroliers russes vers les marchés asiatiques.
Mais cette dépendance aux voies maritimes expose la Chine à ce que les stratèges pékinois appellent le « dilemme de Malacca ». Environ 80 % des importations pétrolières chinoises transitent par ce détroit long d’à peine 800 kilomètres. En cas de conflit majeur avec les États-Unis autour de Taïwan, la marine américaine et ses alliés — notamment l’Inde, le Japon et l’Australie, tous engagés dans la stratégie indo-pacifique — seraient en mesure d’organiser un blocus quasi total des importations énergétiques chinoises. La menace n’est pas théorique : Singapour, à l’entrée du détroit, entretient d’étroites relations militaires avec Washington. Ormuz représente une vulnérabilité supplémentaire : une grande partie du pétrole consommé par la Chine y transite.
Pour réduire cette dépendance aux goulots d’étranglement maritimes, Pékin a investi massivement dans des corridors terrestres. Le plus emblématique est l’oléoduc Sibérie orientale-Pacifique (ESPO), construit entre 2006 et 2012, qui achemine plus de 30 millions de tonnes de pétrole par an depuis les gisements de Sibérie orientale jusqu’à Daqing. Avec la guerre en Ukraine et le retournement des relations russo-occidentales, ce corridor est devenu stratégiquement encore plus précieux. Moscou et Pékin évoquent désormais le projet « Force de Sibérie 2 », un gazoduc trans-mongol dont la capacité serait légèrement inférieure à celle de l’ancien Nord Stream 1.
En Asie centrale, la Chine a tissé un réseau tout aussi structurant. Le gazoduc Turkménistan-Chine, inauguré en 2009, traverse l’Ouzbékistan et le Kazakhstan sur plus de 1 800 kilomètres pour acheminer jusqu’à 55 milliards de mètres cubes de gaz annuels. Le Turkménistan, qui détient les quatrièmes réserves mondiales de gaz, est devenu le premier fournisseur gazier de la Chine, dans une relation de quasi-vassalité économique que Pékin entretient soigneusement. L’oléoduc Kazakhstan-Chine complète ce dispositif continental, reliant les gisements de la mer Caspienne au Xinjiang.
Pour contourner Malacca par le sud-ouest, la Chine a également développé le corridor birman. Un oléoduc et un gazoduc partent du port en eau profonde de Kyaukpyu, sur la côte birmane, pour rejoindre la province chinoise du Yunnan. Ce tracé permet d’acheminer directement le pétrole du Moyen-Orient et de l’Afrique vers le sud-ouest de la Chine sans passer par le détroit, réduisant le trajet maritime de plus de 1 200 kilomètres.
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Le charbon, socle silencieux de la souveraineté
Si la dépendance pétrolière et gazière est réelle, elle ne doit pas occulter la réalité du mix énergétique chinois. La Chine n’est pas un pays impuissant face à l’énergie : elle dispose d’une ressource abondante dans son sous-sol, le charbon, qui constitue la colonne vertébrale de sa souveraineté énergétique.
La Chine détient la quatrième réserve mondiale de charbon, représentant environ 13 % du total mondial. Elle en est de loin le premier producteur (52 % de la production mondiale en 2024) et le premier consommateur (56 % du total). En 2025, le charbon représente encore 50 à 52 % du mix énergétique primaire, contre 64 % en 2015. Sa part diminue en termes relatifs, mais sa consommation absolue continue de croître, portée par une demande électrique en hausse permanente.
Ce recours massif au charbon n’est pas seulement une question d’héritage industriel : c’est un choix stratégique délibéré. Consciente de sa vulnérabilité sur les hydrocarbures, la Chine utilise le charbon comme une assurance-souveraineté. Elle a même développé une industrie de transformation du charbon en produits chimiques et en carburants de synthèse, qui lui permet de partiellement substituer le charbon au pétrole et au gaz dans des secteurs industriels clés. Cette filière, qui consommait 155 millions de tonnes en 2020, en absorbait 276 millions en 2024, illustrant la volonté de Pékin de construire une alternative aux importations d’hydrocarbures.
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Hydraulique, nucléaire : les piliers du mix propre
Pékin a engagé depuis les années 1990 un effort considérable pour développer d’autres sources d’énergie domestiques.
L’énergie hydraulique est la première d’entre elles. La Chine dispose des plus grandes capacités hydroélectriques au monde, symbolisées par le barrage des Trois-Gorges sur le Yangzi Jiang : 22 500 MW de puissance installée, soit quatre fois la plus grande centrale française, Gravelines. Le réseau hydrographique chinois, notamment les grands fleuves issus du plateau tibétain — Yangzi, fleuve Jaune, Mékong, Brahmapoutre — offre un potentiel hydraulique considérable, encore partiellement inexploité.
Le nucléaire constitue le deuxième pilier de cette stratégie. Fin 2024, la Chine disposait d’une capacité nucléaire installée de 55 GW, au troisième rang mondial derrière les États-Unis (97 GW) et la France (63 GW). Mais le rythme de construction est sans égal : la Chine met en service plus de réacteurs par an que n’importe quel autre pays, et ses ambitions visent une capacité de 150 GW d’ici 2035.
Malgré ces atouts considérables, la souveraineté énergétique chinoise reste inachevée. Le « dilemme de Malacca » n’est pas résolu. Les corridors terrestres — ESPO, gazoduc d’Asie centrale, corridor birman — n’ont pas la capacité de se substituer entièrement aux voies maritimes. La Chine a constitué des réserves stratégiques estimées à 1,2 milliard de barils fin 2025, soit environ 120 jours d’importations, mais ce coussin resterait insuffisant en cas de blocus prolongé. La dépendance au Moyen-Orient demeure structurelle : 57 % des importations de brut proviennent d’une région où les tensions géopolitiques menacent en permanence les flux.
L’énergie en Chine n’est pas une question technique. C’est la question centrale de la puissance chinoise au XXIe siècle.
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