L’Irak et le cercueil de Khamenei : dernier hommage ou nouvelle allégeance ?

10 juillet 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Mashhad, IRAN-10/07/2026 - events.//SIPA_sipa.12909/Credit:SIPA/SIPA/2607101747

Abonnement Conflits

L’Irak et le cercueil de Khamenei : dernier hommage ou nouvelle allégeance ?

par

  • Ali Khamenei a été inhumé au terme de six jours de funérailles d’État ayant traversé Téhéran, Qom, puis Nadjaf et Kerbala en Irak, sans que son successeur désigné n’apparaisse jamais.

  • La séquence illustre un Moyen-Orient structuré, depuis Sykes-Picot, par un système de souverainetés conditionnelles — un « protectorat sans nom ».

  • L’Irak, sous triple arbitrage iranien, israélien et américain, incarne cette zone grise où ni la guerre ne tranche, ni la paix ne se stabilise.

Ali Khamenei a été inhumé dans la nuit du 9 au 10 juillet au sanctuaire de l’imam Reza à Machhad, au terme de six jours de funérailles d’État ayant traversé Téhéran, Qom, puis Nadjaf et Kerbala en Irak. La cérémonie s’est achevée sans qu’ait jamais été aperçu son fils et successeur désigné, Mojtaba Khamenei. Le tout sur fond d’un régime de belligérance ni éteint ni pleinement rallumé : la nuit précédant l’inhumation, de nouvelles frappes ont visé le sud iranien et une installation proche de Bouchehr, avant que Washington n’en démente la paternité, signe que même l’attribution des coups devient incertaine. Cela illustre la thèse développée dans une Note de l’Institut Thomas More1 : celle d’un Moyen-Orient structuré, depuis Sykes-Picot, par un système de souverainetés conditionnelles que les États modernes reconduisent sous la forme d’un « protectorat sans nom ».

À lire aussi : L’Iran organise l’après-Khamenei

Une crise de la reconnaissance

La débauche de moyens déployée pour ces funérailles — plusieurs millions de participants, un protocole d’État mobilisé six jours, un survol militaire d’escorte jusqu’à Machhad — ne doit pas masquer la fragilité structurelle qu’elle est destinée à compenser. Un pouvoir qui dispose de tous les instruments de la mobilisation de masse et qui manque, au moment décisif, de la présence de son propre successeur désigné, illustre ce que Kissinger identifiait comme la distinction entre puissance et légitimité : la première s’exerce par la contrainte, la seconde exige un acte de reconnaissance qui ne se décrète pas. Six jours durant, aucune image de Mojtaba Khamenei n’est venue consacrer la continuité dynastique que la scénographie funéraire cherchait à mettre en scène.

L’Irak sous triple arbitrage

Depuis quelques mois, on observe une souveraineté irakienne sous triple arbitrage, avec d’abord les révélations de mai 2026 sur des bases militaires israéliennes clandestines dans le désert d’Al-Anbar. Ensuite, l’accueil à Nadjaf du cercueil par l’ensemble de la classe politique irakienne — de l’ancien Premier ministre Mohammed Chia al-Soudani, sunnite, aux autorités chiites, à des élus chrétiens — tous ont accueilli la dépouille aux côtés du président iranien Massoud Pezeshkian. Ce déploiement illustre le premier principe du protectorat sans nom : la fragmentation organisée des centres de décision. Le système confessionnel post-2003, en distribuant présidence, perchoir et gouvernement entre trois centres politico-communautaires, ne permet à aucun de s’en désolidariser isolément sans s’exposer, seul, à la sanction de son propre camp.

Trois tutelles simultanées, trois impossibilités de rupture : c’est la définition d’une souveraineté conditionnelle, distincte du mandat classique par la pluralité concurrente de ses puissances tutrices.

Le deuxième principe, l’intégration de la dépendance dans l’appareil d’État, trouve une confirmation avec les Unités de mobilisation populaire, intégrées depuis 2016 dans les forces de sécurité officielles et dotées d’un budget d’État de 2,5 milliards de dollars dès 2022. Elles ne sont plus l’infrastructure parallèle qu’elles étaient lors des funérailles de Soleimani en 2020, ce sont des rouages budgétés de l’État irakien lui-même. C’est ce qui explique le basculement observé entre 2020, porté par la seule mobilisation milicienne, et 2026, porté par l’appareil d’État dans son ensemble. Le troisième principe, l’ambiguïté volontaire des limites de la souveraineté, se lit dans ce que Bagdad ne peut pas se désolidariser de l’hommage à Téhéran, ni rompre avec Washington, dont dépend l’accès de ses banques au système de compensation en dollars, un levier actionné à plusieurs reprises entre 2022 et 2024.

Ni paix, ni guerre

La reprise des frappes américaines du 7-8 juillet, suivie de la riposte iranienne contre le Koweït, Bahreïn et le Qatar, puis d’une deuxième vague touchant le périmètre de Bouchehr, s’est déroulée en plein cœur de la séquence funéraire, ce que Téhéran a dénoncé comme une tentative de la perturber. Washington a démenti toute frappe dans les dernières heures précédant l’inhumation, brouillage informationnel qui, en soi, signale une confrontation permanente sans front stabilisé plutôt qu’une guerre déclarée. Deux éléments alertent sur la trajectoire à venir. Le ministre israélien de la Défense a déclaré Israël prêt à frapper l’Iran « une troisième fois si nécessaire ». Le Wall Street Journal a par ailleurs rapporté que Jérusalem aurait transmis à Washington une information selon laquelle Téhéran chercherait à faire assassiner Donald Trump, allégation non corroborée à ce stade, mais qui structure déjà les postures des deux administrations. Le protocole du 17 juin n’a pas tenu trois semaines et la désescalade, une fois de plus, ne restaure pas la souveraineté, mais redistribue les tutelles.

À lire aussi : Podcast — Ormuz : le détroit du pétrole

Conclusion

Cette séquence funéraire poursuivait un objectif direct : démontrer, à Washington comme au monde, que ni la mort du Guide ni quatre mois de guerre n’ont brisé la capacité de mobilisation du monde chiite ni la cohésion de l’axe qu’anime Téhéran. Des millions de personnes dans les rues de Téhéran, de Qom, de Nadjaf et de Kerbala, un cortège qui a traversé deux pays sans incident majeur, un appareil d’État irakien mobilisé dans son ensemble : le message adressé n’était pas seulement celui du deuil, mais celui d’une résilience revendiquée — la preuve, par le nombre et par la logistique, qu’un coup porté au sommet ne suffit pas à décapiter un système. Le témoignage recueilli à Bandar Abbas, promettant que « tous ici cherchent à se venger », et la menace déjà proférée par Israël de frapper « une troisième fois si nécessaire », disent l’un et l’autre la même chose sous deux formes opposées : aucun des deux camps ne considère la séquence close.

C’est là que se dessine, à moyen terme, l’hypothèse la plus probable : non pas un retour à la guerre ouverte, non pas une paix négociée et stabilisée, mais l’installation durable d’un entre-deux. Un protocole signé le 17 juin qui n’aura pas tenu trois semaines, des frappes qui reprennent, puis se voient démenties par leurs propres auteurs, un contrôle de fait du détroit d’Ormuz que Téhéran n’a aucune intention de restituer, une allégation d’attentat contre un chef d’État américain qui circule sans être confirmée ni infirmée : autant d’éléments qui dessinent moins une trajectoire de sortie de crise qu’un régime de confrontation chronique, où chaque cycle de représailles recharge le suivant sans jamais atteindre le seuil d’une bascule décisive. Pour l’Iran, cette ambiguïté entretenue est un choix rationnel : elle permet d’exhiber la force sans avoir à la vérifier au combat. Pour Washington et Israël, elle offre le confort de la frappe punitive sans l’engagement d’une guerre totale. Mais pour la région tout entière, l’Irak en première ligne, c’est la pire des configurations : ni assez de guerre pour trancher, ni assez de paix pour se reconstruire. C’est cette zone grise, plus que le dénouement d’une quelconque négociation, qu’il faudra observer dans les semaines à venir.


1. Loÿs de Pampelonne, Le protectorat sans nom : héritage de l’accord Sykes-Picot et souverainetés conditionnelles au Moyen-Orient, Institut Thomas More, Note 82, juillet 2026.

Mots-clefs : ,

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

L’Iran annonce un arrêt de l’opération militaire contre Israël

L'Iran reste à la « table des négociations », a déclaré son président Massoud Pezeshkian après l'annonce de l'arrêt de l'opération militaire contre Israël. Les forces armées iraniennes ont annoncé la cessation de leurs frappes, tout en menaçant de représailles « plus fortes » en cas...

L’Iran, berceau oublié du polo mondial

Le polo, sport des rois dont Churchill disait qu'un handicap dans la discipline était le meilleur passeport pour le monde, trouve son origine en Perse. L'entraînement militaire perse est devenu art de cour, sport des élites, puis phénomène planétaire. En décembre 2017, l'UNESCO...

Pétrole : à quoi s’attendre après Ormuz ?

Les stocks de l'OCDE peuvent encore absorber un mois ou deux de blocus du détroit d'Ormuz au rythme de prélèvement actuel ; le risque immédiat d'une rupture d'approvisionnement dans les économies développées reste limité. Même en cas d'accord rapide entre Washington et Téhéran, les...

À propos de l’auteur
Loÿs de Pampelonne

Loÿs de Pampelonne

Diplômé de l'Institut d'études politiques de Bordeaux en relation internationales, spécialiste de l’Irak et des minorités (kurdes, chrétiens d’orient..)