Effacée en 1971 de l’ONU à la demande de Pékin, ignorée par la dernière stratégie de défense américaine, Taïwan lutte méthodiquement pour reconstituer son existence diplomatique.
Sa protection tient d’abord à son « bouclier de silicium » : l’écosystème industriel de TSMC rend une invasion chinoise ruineuse pour tous.
Mais cette protection s’érode, prise dans l’étau de la rivalité sino-américaine et des progrès technologiques chinois, tandis que Xi Jinping poursuit un rêve d’unification avant tout idéologique.
Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire
Parfois, un voile d’invisibilité tombe sur Taïwan. La première carte de l’Empire chinois (1136), gravée sur pierre mais très précise, ne mentionnait pas l’île pourtant connue depuis 606. En 1971, la résolution 2758 de l’ONU l’efface du monde diplomatique à la demande de Pékin, qui s’efforce de l’isoler, et nie son existence souveraine, au point d’oblitérer son nom pourtant officiel depuis 1683. Le NDS 2026 (National Defense Strategy) ne mentionne nulle part Taïwan, et récemment plusieurs dirigeants américains, en visite en Asie, évitent d’en parler.
Mais Taïwan existe ! Elle a méthodiquement reconstitué son réseau diplomatique ; les élections présidentielles de 2024 ont été suivies par 400 médias internationaux ; enfin, l’appui américain se maintient, quoique toujours frappé d’ambiguïté stratégique. Formose, la « belle île », conforte néanmoins ses défenses face à la menace chinoise. Au premier chef, le « bouclier de silicium » (Silicon Shield) : la place de Taïwan est si centrale pour fournir l’industrie mondiale en puces, son écosystème industriel si perfectionné — à l’image de TSMC, la « montagne sacrée qui protège Taïwan » —, que cela la protège d’une invasion chinoise, ruineuse pour tous.
Lire aussi : Où va Taïwan ?
Mais depuis quelques années, cette protection technologique s’érode. Prise dans l’étau de la rivalité sino-américaine, Taïwan s’inquiète et craint d’être réduite à une simple variable d’ajustement. Par ailleurs, les progrès fulgurants de la Chine dans ce secteur l’érigent en redoutable concurrente, tandis que les États-Unis, voulant réduire leur dépendance en édifiant une chaîne de valeur complète sur leur sol, contraignent TSMC à investir en Arizona 165 milliards de dollars dans six usines de fabrication de puces pour l’IA, deux d’encapsulation et un centre de recherche. Ceci sans compter les doutes soulevés par la diplomatie erratique de Washington.
Réactive, Taipei durcit son bouclier. Volet défensif : interdiction totale d’exporter des puces d’IA vers la Chine ; maintien obligatoire sur le sol national des usines et laboratoires de pointe (nœuds de moins de 2 nm). Volet offensif : Taïwan, épicentre mondial des puces avancées et des serveurs d’IA, s’arrime aux États-Unis, en nouant des partenariats stratégiques avec les géants américains de l’IA, solidarisant ainsi le destin des deux pays. En juin 2026, NVIDIA s’engage à décupler ses investissements dans l’île (à 150 Mds$/an) ; AMD investit aussi, comme ASML ; Foxconn se rapproche d’Intel et d’IBM. Par ailleurs, Taipei façonne un nouvel écosystème complet dans l’informatique quantique (accords entre SEEQC, TSMC et Kinpo, les universités de Berkeley, Tsing Hua et l’ITRI, berceau historique de l’épopée des semi-conducteurs).
Maintenir l’avance technologique est une question existentielle. Mais une autre menace se dessine. Xi Jinping veut absorber Taïwan moins pour mettre la main sur une filière stratégique qui existe déjà en RPC, que pour des raisons idéologiques et géostratégiques. D’abord, Taïwan, vivante démocratie, dérange : c’est l’Occident qui nargue Pékin à sa porte. Mais surtout, fidèle à une tradition millénaire, Xi veut parachever le rêve d’unification de la Chine, relancé par Mao dès 1949. La Chine se pense toujours comme empire : or la République populaire communiste, elle aussi, est une construction impériale de nature idéologique et territoriale. La valeur stratégique de Taïwan est évidente : si elle tombe, la première chaîne d’îles, disloquée, ouvre l’océan Pacifique à la flotte chinoise. Les ports de la côte orientale de Taïwan, proches des grandes profondeurs océaniques, seraient des bases parfaites pour ses sous-marins stratégiques qui deviendraient indétectables. Tout l’équilibre sécuritaire américain s’en trouverait ébranlé. Seule cette perspective mobilisera vraiment l’Amérique et ses alliés en Asie-Pacifique.
Lire aussi : La menace qui pèse sur les usines de puces électroniques de Taïwan
L’avance technologique, peut-être, l’intérêt stratégique des États-Unis, sans doute, peuvent-ils dissuader Xi et prolonger le statu quo dans le détroit, que tous (Taïwanais, Américains, alliés régionaux et même de nombreux Chinois du continent) souhaitent ardemment. Sans alliés officiels, Taïwan mobilise ses forces : « Espérer le meilleur et se préparer au pire », disait Fernando Pessoa dans le bien nommé Livre de l’Intranquillité.









