<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Face à la rivalité sino-américaine, Singapour cultive « l’équidistance »

15 octobre 2026

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Face à la rivalité sino-américaine, Singapour cultive « l’équidistance »

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  • Entretien avec Collin Koh, chercheur principal (senior fellow) à l’Institute of Defence and Strategic Studies de la S. Rajaratnam School of International Studies, à l’université technologique de Nanyang (Singapour).

  • Spécialiste de la sécurité maritime et des questions navales dans l’Indo-Pacifique, en particulier en Asie du Sud-Est, il travaille notamment sur la modernisation navale et les différends en mer de Chine méridionale.

Propos recueillis par Henrik Werenskiold.

Singapour compte une importante communauté d’origine chinoise, mais appartient aussi au monde anglo-saxon. Comment se positionne-t-il entre les États-Unis et leurs alliés d’un côté, et la Chine de l’autre ?

Lorsque nous essayons de nous orienter dans une situation géopolitique mondiale de plus en plus complexe, tout se ramène finalement, pour l’essentiel, à la rivalité de puissance entre les États-Unis et la Chine, et nous sommes à bien des égards pris entre les deux. Nous entretenons des liens économiques et sécuritaires très étroits avec les États-Unis, et des liens économiques et culturels très étroits avec la Chine ; nous nous efforçons donc de maintenir ce que nous appelons l’« équidistance ».

Mais c’est assez difficile, parce que lorsque nous discutons avec les Chinois, ils nous disent : « Écoutez, vous avez des liens de sécurité très étroits avec les États-Unis. » Très souvent, ils nous qualifient d’« alliés des États-Unis », et je leur réponds que nous ne sommes pas des alliés des États-Unis. Nous n’avons aucun traité formel de défense mutuelle avec les Américains. Les États-Unis n’ont aucune obligation de venir nous défendre si nous sommes attaqués.

Nous leur accordons effectivement ce que nous appelons un accès militaire, ce qui n’est pas la même chose qu’une base. Mais nos interlocuteurs chinois aiment dire qu’il y a une base militaire américaine à Singapour. Je leur réponds : « Non, il n’y a pas de base militaire américaine à Singapour. »

De l’autre côté, nous rencontrons un problème similaire. Quand nous expliquons aux Américains que nous ne sommes pas un pays entièrement chinois, ils nous répondent parfois : « Mais votre population est majoritairement chinoise. » C’est vrai, mais nous avons une vision du monde bien plus occidentalisée et internationalisée que la Chine continentale.

Comment Singapour tient-il cet équilibre ?

En un sens, nous essayons donc de maintenir cette équidistance, mais je pense que ce qui nous permet de survivre, ce n’est pas tant cette équidistance en elle-même. Je résumerais notre politique étrangère, assez complexe, de la manière suivante : en tant que petit pays, nous sommes très attentifs aux dynamiques qui nous entourent, car elles conditionnent notre survie et notre prospérité. Ce que nous faisons, c’est maintenir ce que j’appellerais une politique étrangère cohérente et fondée sur des principes.

Autrement dit, nous ne considérons pas la rivalité sino-américaine en termes binaires. Nous ne disons pas que nous nous rangeons uniquement du côté de la Chine ou uniquement de celui des États-Unis. En fin de compte, nous nous contentons de dire que nous ne nous rangeons que du côté de nos propres intérêts : les intérêts nationaux de Singapour.

« Nous ne choisissons pas de camp. C’est une approche qui se décide dossier par dossier et qui repose sur des principes. »

Lorsque certains de nos intérêts nationaux convergent avec ceux de la Chine, nous nous rangeons du côté de la Chine. Lorsqu’ils convergent avec ceux des États-Unis, nous nous rangeons du côté des États-Unis. Lorsqu’ils convergent avec ceux des deux, nous nous rangeons du côté des deux. Et lorsqu’ils ne convergent avec ceux d’aucun des deux, nous ne nous rangeons du côté d’aucun.

Au fond, c’est une politique de « Singapour d’abord ». Nous nous rangeons du côté de quiconque rejoint nos intérêts. Nous ne choisissons pas de camp. C’est une approche qui se décide dossier par dossier et qui repose sur des principes. Je pense que c’est ainsi que nous avons survécu jusqu’à aujourd’hui.

Cette position ne risque-t-elle pas de devenir intenable, surtout pour un pays aussi petit que Singapour ?

Oui, c’est vrai. Pas seulement pour Singapour, mais pour un certain nombre d’États membres de l’ASEAN, qui se contentent sans doute, pour l’instant, de temporiser.

Mais en même temps, je pense qu’il y a de l’espoir. À tout le moins, de nombreux pays de la région espèrent que Trump achèvera bientôt son second mandat.

Mais il y a deux problèmes. Le premier, évidemment, c’est de savoir qui sera le prochain président républicain si un républicain est élu en 2028. Ce pourrait être Vance. On dit que J. D. Vance se positionne et lorgne ce rôle. D’autres affirment que Marco Rubio vise lui aussi ce poste. Pour être honnête, si l’on regarde ces deux hommes, ce n’est pas vraiment ce que nous espérons. Nous ne pouvons qu’espérer qu’ils seront moins erratiques que Trump et qu’ils apporteront au moins un peu plus de prévisibilité.

Mais en même temps, on ne peut pas non plus se contenter de dire que tout ira mieux avec un président démocrate. Regardez Biden. Biden a prolongé la politique de Trump et a même aggravé les tensions entre la Chine et les États-Unis.

« Quelle que soit la présidence, démocrate ou républicaine, il y a de fortes chances que la rivalité sino-américaine actuelle soit de nature structurelle. »

Il faut lui reconnaître qu’il a aussi lancé, pendant son mandat, toute une série d’échanges de haut niveau avec la Chine, notamment son sommet avec Xi Jinping. Mais cela signifie, à mon avis, que quelle que soit la présidence, démocrate ou républicaine, il y a de fortes chances que la rivalité sino-américaine actuelle soit de nature structurelle. Autrement dit, des forces structurelles la façonnent déjà, indépendamment de la personnalité ou de l’approche du président.

Pour l’instant, je pense que nous essayons de survivre du mieux que nous pouvons. Nous tâchons de rester hors de la ligne de mire de l’un comme de l’autre, et de nous diversifier au-delà des États-Unis et de la Chine. Nous resserrons désormais nos liens économiques, diplomatiques et sécuritaires avec de nombreux autres acteurs, régionaux et extrarégionaux. Cela nous donne, je crois, un peu plus d’air et davantage d’options au-delà de ces deux grandes puissances.

Vous imputez surtout aux États-Unis la dégradation des relations sino-américaines. La Chine de Xi Jinping n’en porte-t-elle pas aussi la responsabilité ?

Oui, tout à fait. Je ne l’ai pas dit explicitement dans ma réponse précédente, mais la Chine porte évidemment aussi sa part de responsabilité. Personne ne prétendra que la Chine est totalement innocente dans cette affaire. Dans l’ensemble, si les pays de la région coopèrent étroitement avec les États-Unis en matière de sécurité et sur divers plans économiques, la Chine ne peut s’en prendre qu’à elle-même.

Nous ne savons pas très bien ce que les dirigeants chinois ont exactement en tête. Ce que nous voyons, ce sont des actions coercitives sur des points chauds comme la mer de Chine méridionale et Taïwan, alors que, dans le même temps, la Chine cherche à se présenter comme pacifique.

« En un sens, les États-Unis sont un livre ouvert, la Chine non. »

D’une certaine manière, nous devons composer avec toutes ces incertitudes venues de Chine et, assez paradoxalement, nous percevons en réalité davantage de certitudes du côté des États-Unis. En un sens, les États-Unis sont un livre ouvert, la Chine non.

L’argument de la Chine, c’est que, n’ayant pas à passer par des cycles électoraux démocratiques, elle offre à tous une politique prévisible sur laquelle on peut compter. Mais cette prévisibilité peut être vue sous un angle positif comme sous un angle négatif. Sous l’angle positif, sur le plan économique, oui. Sous l’angle de la sécurité, c’est négatif, car cela signifie que l’attitude offensive de la Chine est sans doute appelée à durer. Elle se prolongera tout au long du règne perpétuel de Xi Jinping, jusqu’à sa mort, et pourrait être reprise par ses successeurs, qui arriveront au pouvoir sans aucun processus électoral en bonne et due forme.

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À propos de l’auteur
Henrik Werenskiold

Henrik Werenskiold

Directeur de Geopolitika, Norvège