<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> « Le jeu reste gérable, mais restons prudents ». Israël et la Turquie se regardent en chiens de faïence

2 novembre 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : La Syrie réunifiée par Ahmad al-Charaa. (C) Fabrice Balanche.

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« Le jeu reste gérable, mais restons prudents ». Israël et la Turquie se regardent en chiens de faïence

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  • Michael Harari est un ancien diplomate israélien. Il a été ambassadeur à Chypre de 2010 à 2015, après des postes au Caire et à Londres.

  • Chercheur à Mitvim, l’Institut israélien pour les politiques étrangères régionales, et enseignant au Jezreel Valley College, il a pris part au dialogue informel israélo-turc.

  • Selon lui, la rivalité entre Ankara et Israël en Syrie relève de la compétition plus que de la confrontation, et reste gérable tant que Washington arbitre.

Sous Erdogan, les relations entre Israël et la Turquie se dégradaient lentement. Le 7 octobre a-t-il tout changé ?

Oui, radicalement. Sous Erdogan, la relation a été chaotique, mais elle a connu des périodes correctes, et l’on a discuté pendant plus de quinze ans d’une coopération gazière. Depuis le 7 octobre, la situation s’est nettement détériorée, à cause de positions opposées sur la question palestinienne et surtout sur le Hamas. Contrairement à bien des pays qui critiquent la politique israélienne, la Turquie voit dans le Hamas un mouvement de résistance plutôt qu’une organisation terroriste. Elle a en outre durci sa politique : boycott économique et bien d’autres mesures.

Recep Tayyip Erdogan et Mahmoud Abbas, président palestinien, passent en revue la garde d’honneur à Ankara, juillet 2023.(Riza Ozel/Dia Images via AP)/FS101/23206633816662/TURKEY OUT/2307251945

Pourquoi Erdogan est-il si virulent ? Ses sympathies pour les Frères musulmans, les ambitions turques, la nostalgie ottomane ?

Je vois deux raisons principales. La première est la question palestinienne, que son idéologie de Frère musulman lui fait juger centrale ; d’où sa lecture du Hamas, très différente de celle de nombreux pays, arabes compris. La seconde est la Syrie. Depuis qu’Ahmad al-Charaa a remplacé Bachar el-Assad, la relation israélo-turque a pris l’allure d’une compétition. Ankara a vu, à juste titre, dans le nouveau régime une occasion d’étendre son influence. Israël, lui, regarde al-Charaa avec un grand point d’interrogation : où va-t-il, dans quelle mesure son passé dictera-t-il sa politique, et jusqu’où subira-t-il l’influence turque ?

Quelle zone d’influence la Turquie recherche-t-elle en Syrie, et quelles sont les lignes rouges d’Israël ?

Malgré leurs différends, les deux pays reconnaissent leurs intérêts légitimes respectifs. Il leur a fallu du temps pour digérer la nouvelle réalité, à Israël plus qu’à la Turquie, très proche d’al-Charaa. Aujourd’hui, chacun comprend mieux, sans perfection, où doit s’arrêter sa zone d’influence. Le facteur américain est déterminant : pour Washington, les deux pays sont des alliés majeurs.

Israël admet que la Turquie ait une influence substantielle dans le nord de la Syrie, près de sa frontière. La Turquie admet, je suppose, qu’Israël ait la sienne sur le Golan et dans le sud, et qu’al-Charaa puisse gouverner aussi indépendamment que possible. Il reste une zone grise. L’attaque d’août dernier (NDLR : Israël a bombardé une base aérienne en Syrie pour l’empêcher de reconstituer une force aérienne avec le soutien turc) a marqué un tournant : chacun a mieux mesuré les intérêts vitaux de l’autre et la nécessité d’une approche plus fine. Parler de « lignes rouges » est un peu flou, mais les deux pays savent qu’il faut éviter tout malentendu.

La Syrie réunifiée par Ahmad al-Charaa. (C) Fabrice Balanche.

Al-Charaa, ancien d’al-Qaïda, s’est-il vraiment réformé ? Et la Turquie pourrait-elle, comme l’Iran avec le Hezbollah, utiliser des groupes djihadistes contre Israël ?

Al-Charaa reste un point d’interrogation pour le monde entier. Mais il est à Damas, sans contrôler encore tout le pays, et la communauté internationale, emmenée par Washington, Ankara et Riyad, a accepté son régime très vite, d’une manière très « Trump », malgré son passé. L’essentiel est que son arrivée a chassé l’Iran de Syrie et réduit d’autant son influence sur le Hezbollah. C’est capital pour Israël, les États-Unis et toute la région.

Quant à une Turquie prenant le relais de l’Iran, certains le redoutent en Israël, mais la comparaison est exagérée. Malgré la rhétorique et les politiques de confrontation, la Turquie n’est pas l’Iran. Elle n’est pas une alliée d’Israël, mais elle est membre de l’OTAN et proche des États-Unis. Il faut donc y voir une compétition plutôt qu’une confrontation : une compétition se gère, on peut y équilibrer ses intérêts, et c’est ce qui se passe aujourd’hui.

Ahmed al-Charaa accueille la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et le président du Conseil européen António Costa à Damas, le 9 janvier 2026. (C) Wikipédia.

Erdogan, proche du Hamas, croit-il vraiment à une compétition gagnant-gagnant avec Israël ?

Ses intentions sont claires : étendre son influence autant que possible, surtout depuis la guerre contre l’Iran. Voyez le pacte de Riyad entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie. Il n’a pas encore de traduction concrète, mais il dessine le Moyen-Orient d’après la domination américaine. Pour Israël, c’est une vraie inquiétude, car le régime d’Erdogan est bel et bien un régime des Frères musulmans. Mais la compétition peut se gérer si chacun reste rationnel, surtout avec un tiers comme Washington, qui pèse fortement sur les deux.

Entre les faucons israéliens qui appellent à frapper la Turquie et les islamistes turcs qui veulent rayer Israël de la carte, la rhétorique ne risque-t-elle pas de devenir une prophétie autoréalisatrice ?

Le discours public israélien sur la Turquie est très négatif. À ma surprise, elle a très vite remplacé l’Iran comme prochaine menace, du fait de la nouvelle donne syrienne, et cette perception pourrait se concrétiser à mesure que la Syrie se stabilise. C’est vrai des deux côtés. La spirale est possible, mais ces derniers mois, les deux pays ont su équilibrer leurs attentes, ce qui n’aurait pas été le cas sans la médiation américaine. Tout dépendra aussi de ce qui se passera la semaine prochaine en Israël, à Washington et en Iran. Pour l’instant, le jeu reste gérable, mais restons prudents.

« Pour l’instant, le jeu reste gérable, mais restons prudents. »

L’alliance entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan vise-t-elle Israël ou l’Iran ?

Je serai direct : elle ne vise pas Israël. La guerre contre l’Iran a montré que le parapluie américain avait mal protégé les intérêts du Golfe, et Washington signale, malgré la rhétorique de Trump, ne pas vouloir trop s’impliquer. L’Arabie saoudite est le maillon faible, exposée aux attaques iraniennes puis houthies, que ce parapluie n’arrête pas. Le Pakistan est le grand gagnant : il s’est imposé, de façon surprenante, comme le premier médiateur de la région. La Turquie est un peu gagnante, un peu perdante : elle voit une occasion d’étendre son influence, mais s’inquiète des succès militaires d’Israël contre l’Iran et de sa capacité à entraîner Washington. Ce pacte découle de la politique américaine : chacun s’interroge sur le Moyen-Orient de l’après.

« Le Pakistan est le grand gagnant : il s’est imposé, de façon surprenante, comme le premier médiateur de la région. »

Ne pourrait-il pas se retourner contre Israël, d’autant que les ambitions turques en Syrie et au Liban heurtent ses intérêts ?

Il s’agit clairement de profiter de la faiblesse iranienne et, plus tard, de pouvoir faire face à Israël. Mais y voir aujourd’hui une alliance dirigée contre l’un ou l’autre est une erreur. Ces trois acteurs se positionnent dans un Moyen-Orient futur très incertain, notamment quant à la politique américaine, où l’Iran sera plus faible et Israël plus fort. On présente souvent ce pacte en Israël comme très dangereux ; je n’y crois pas, pas à ce stade. Cela pourrait changer selon l’évolution régionale.

C’est donc une assurance contre l’Iran, peut-être demain contre Israël, et contre le désengagement américain ?

Oui, tout à fait.

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À propos de l’auteur
Henrik Werenskiold

Henrik Werenskiold

Directeur de Geopolitika, Norvège