La fin du gaz russe dans l’Union européenne

3 août 2026

Temps de lecture : 5 minutes

Photo : Gazoducs en Europe (c) AFP

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La fin du gaz russe dans l’Union européenne

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  • Le 26 janvier 2026, l’Union européenne a adopté l’interdiction progressive et juridiquement contraignante de toutes ses importations de gaz russe, gazoduc et GNL.

  • De 45 % en 2021 à environ 12 % en 2025, la part russe s’effondre ; mais le contournement par pays tiers reste possible.

  • L’Europe troque une dépendance russe pour une dépendance américaine, tandis que l’exposition des États membres demeure profondément asymétrique.

Le calendrier de l’interdiction

Le 26 janvier 2026, le Conseil de l’UE a adopté définitivement un règlement interdisant, de façon progressive et juridiquement contraignante, les importations de gaz russe — gazoduc et GNL. Le texte s’inscrit dans la feuille de route REPowerEU et est directement applicable dans tous les États membres. Il modifie le règlement (UE) 2017/1938 sur la sécurité d’approvisionnement.

Les échéances varient selon le type de contrat :

Type de contrat Échéance d’interdiction
GNL — contrats de court terme (spot, conclus avant le 17 juin 2025) 25 avril 2026
Gaz par gazoduc — contrats de court terme 17 juin 2026
GNL — contrats de long terme 1er janvier 2027 (aligné sur le 19e paquet de sanctions)
Gaz par gazoduc — contrats de long terme 30 septembre 2027 (ou 1er novembre 2027 si les objectifs de remplissage des stockages ne sont pas atteints)

Point clé : au 1er janvier 2027, le GNL russe est totalement banni (le spot l’étant déjà depuis avril 2026). Le gaz par gazoduc suit à l’automne 2027.

Clause de sauvegarde : en cas d’urgence déclarée menaçant gravement la sécurité d’approvisionnement d’un ou plusieurs pays, la Commission peut suspendre l’interdiction pour un maximum de quatre semaines. L’interdiction n’est donc pas absolument inconditionnelle.

Sanctions en cas de non-respect : jusqu’à 2,5 M€ pour les personnes physiques et 40 M€ pour les entreprises (ou 3,5 % du chiffre d’affaires mondial, ou 300 % de la transaction).

Lire aussi : La relation Russie – Europe après la guerre en Ukraine

Le chemin déjà parcouru

Depuis le début de la guerre en Ukraine, le recul de la Russie dans l’approvisionnement européen est spectaculaire, selon les chiffres de la Commission :

Indicateur Avant-guerre Aujourd’hui
Part du gaz russe (GNL + gazoduc) dans les importations de l’UE 45 % ≈ 12-13 %
Charbon russe 51 % 0
Pétrole russe 21 % 2 %
Transfert financier vers Moscou 12 milliards € / mois 1,5 milliard € / mois

En volume, les importations de gaz russe sont passées de plus de 150 bcm en 2021 à 36 bcm en 2025. La fin du transit par l’Ukraine (1er janvier 2025) a accéléré la baisse.

Lire aussi : Poutine tient l’Europe par le gaz

Le problème du contournement par pays tiers

La question centrale : peut-on encore acheter du gaz russe transitant par un pays tiers, comme le pétrole russe raffiné en Inde ?

En droit, non. Le règlement vise « tout gaz qui, avant son importation dans l’Union, a été exporté de la Fédération de Russie, que ce soit par exportation directe ou par exportation indirecte via un pays tiers » — le simple transit excepté. La charge de la preuve est transférée aux États membres et aux importateurs, qui doivent vérifier le pays de production avant toute entrée. Le texte cible explicitement les « importations réétiquetées, les flottes fantômes et le transit par des pays tiers ».

En pratique, la faille existe. Les analystes identifient trois brèches :

  • transbordements et swaps : le gaz physique russe part en Asie, un volume équivalent non-russe arrive en Europe — la molécule « disparaît des statistiques, mais pas du marché » ;
  • mélange (blending) et réexportation, qui brouillent l’origine ;
  • structures de propriété complexes, qui compliquent l’application si les règles se concentrent sur les seules déclarations d’origine.
« La molécule disparaît des statistiques, mais pas du marché. »

Le cas turc. Bruxelles redoute que la Turquie ne devienne un hub de « blanchiment » gazier : la Russie l’alimente via TurkStream et Blue Stream, et du gaz turc mêlant molécules russes et autres pourrait être revendu à l’Europe comme non-russe. C’est le mécanisme exact du pétrole raffiné en Inde.

Gazoducs en Europe (c) AFP

La parade de l’UE. Plutôt que de sanctionner des pays entiers (l’idée de tarifs de 50 à 100 % sur les acheteurs de brut russe, poussée par Washington, a été jugée contraire aux règles de l’OMC), Bruxelles procède par ciblage d’entités : inscription sur liste noire des raffineries, traders et intermédiaires de pays tiers (Chine, Inde, Turquie, Émirats, Kazakhstan, Kirghizstan) pris en flagrant délit de contournement. Sur le pétrole, la faille du raffinage en pays tiers a été fermée depuis janvier 2026 (obligation de prouver l’origine du brut).

Conclusion du point : l’efficacité dépendra moins de la date que de la rigueur des contrôles douaniers et du renseignement. Un analyste résume : la part russe « ne tombera pas à zéro dans les faits » du seul effet du règlement.

Lire aussi : Comment la Russie contourne les sanctions économiques

Les fournisseurs de substitution

Vue d’ensemble — gaz total (gazoduc + GNL), 2025 :

Fournisseur Part du gaz total Volume
Norvège (premier fournisseur) ≈ 30 % 89 bcm
États-Unis ≈ 28,5 % 81 bcm
Russie (en chute) ≈ 12 % 37 bcm
Algérie ≈ 10 %
Azerbaïdjan ≈ 4 %
Royaume-Uni ≈ 3 %
Qatar ≈ 3 %

Les importations de GNL américain sont passées de 18,9 bcm (2021) à 75,6 bcm (2025).

Sur le seul GNL (premier trimestre 2026) :

Fournisseur Part du GNL
États-Unis (écrasant) 57 %
Russie (encore deuxième) 17 %
Qatar 6,6 %
Nigéria 6,2 %

Trajectoire : selon l’IEEFA, les États-Unis fourniront les deux tiers du GNL européen en 2026, possiblement 80 % en 2028, dépassant la Norvège comme premier fournisseur de gaz tous types confondus.

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Les deux paradoxes

Paradoxe n° 1 — d’une dépendance à l’autre. L’Europe sort d’une dépendance russe (continentale, politique) pour entrer dans une dépendance américaine (atlantique, de marché). Le GNL américain est le plus cher pour les acheteurs européens. La vulnérabilité aux perturbations d’approvisionnement — illustrée par les tensions au Moyen-Orient affectant le Qatar — demeure.

« Le plan européen a échoué sur les deux tableaux : ni sécurité, ni diversification réelle. »

Paradoxe n° 2 — l’emballement d’avant-fermeture. Alors même que l’UE légifère, ses importations de GNL russe ont augmenté de 16 % sur un an au premier trimestre 2026, à un niveau record, tirées par la France, l’Espagne et la Belgique. La dépense européenne en GNL russe en 2025 a atteint 6,7 milliards €. Effet d’anticipation avant la fermeture des vannes.

L’exposition asymétrique des États membres

Le point politiquement le plus sensible : la contrainte varie fortement d’un pays à l’autre, et les situations se sont partiellement inversées par rapport aux idées reçues.

Allemagne : le choc déjà encaissé

Historiquement la plus dépendante (Nord Stream), l’Allemagne a été brutalement sevrée par le sabotage de 2022. Elle a réagi par un effort massif : terminaux méthaniers flottants construits en urgence, bascule vers le GNL norvégien et américain. Le choc est déjà encaissé.

France : l’exposée paradoxale

La France figure paradoxalement parmi les premiers importateurs de GNL russe de l’UE aujourd’hui (avec l’Espagne et la Belgique), car dotée de terminaux méthaniers et liée par des contrats de long terme — notamment via TotalEnergies, actionnaire à 20 % de Yamal LNG. Elle est actuellement plus exposée au GNL russe que l’Allemagne.

Europe centrale enclavée : la contrainte maximale

La Hongrie, la Slovaquie et l’Autriche sont les plus contraintes sur le gaz par gazoduc : sans accès maritime, pas de GNL direct, d’où une dépendance aux interconnexions. Cela explique des dérogations spécifiques et un calendrier assoupli. La Hongrie freine ouvertement.

Conséquence politique : la politique énergétique « commune » masque une mosaïque d’intérêts nationaux divergents. Les pays côtiers de l’Ouest peuvent se convertir au GNL ; les pays enclavés de l’Est y voient une menace et un surcoût. Cela explique les dérogations, le vote réticent (24 États sur 27) et le poids des clauses de sauvegarde.

Lire aussi : La neutralité économique, concept phare de la stratégie de Viktor Orbán

Sources principales : Conseil de l’UE (Consilium) ; Parlement européen ; Commission européenne (Eurostat, infographies) ; IEEFA (EU Gas Flows Tracker, European LNG Tracker) ; European Policy Centre ; cabinets juridiques (White & Case, Skadden, Harneys) sur les paquets de sanctions 14 à 20.

Données arrêtées à mi-2026 et susceptibles d’évoluer : vérifier les derniers chiffres trimestriels avant publication.

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