Une nouvelle guerre froide ?

26 juillet 2019

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Moscou (c) Pixabay
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Une nouvelle guerre froide ?

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En quelques courtes années, la Russie est passée du statut de simple rival à celui de principale menace des États-Unis. Ce sont bien entendu les événements ukrainiens, annexion de la Crimée, aides apportés aux « insurgés » de l’Ukraine de l’Est qui explique cette mutation. Pourtant comme l’explique Laurence Saint-Gille, maître de conférences à Sorbonne-Université, en se livrant à une étude minutieuse des éventements, des discours et des doctrines de   défense et de sécurité des deux puissances, ce rapport conflictuel germait depuis des années.

 

Au début de son mandat, Boris Eltsine et son ministre des Affaires étrangères, Andreï Kozyrev, menèrent une politique pro-occidentale active, motivée par la recherche d’une aide financière massive de la part des pays occidentaux. Politique qui connut son sommet lors de la visite de Boris Eltsine à Washington en 1992. Puis du fait d’un relatif désenchantement réciproque, et afin de satisfaire les milieux nationalistes à la Jirinovski et les bruns-rouges du Parti communiste, qui représentaient de réelles forces, est intervenu un premier recentrage en Russie en 1994. D’une orientation euro-atlantique, la politique extérieure russe est devenue euro- asiatique portant plus d’attention sur l’étranger proche et les amis traditionnels, Irak, Iran, Syrie, Libye. En 1996, à l’occasion d’un voyage à Pékin, le président russe signa avec son homologue un partenariat stratégique, qui aujourd’hui porte tous ses fruits : depuis 2012 date de l’arrivée au pouvoir de Xi Jin Ping, celui-ci a rencontré pas moins de trente fois Vladimir Poutine. Les attentats du 11 septembre 2001 virent la résurgence d’une nouvelle, mais courte période d’entente russo-américaine autour de la guerre globale contre la terreur.

 

Mais ce fut de courte durée, très vite déferla une série d’événements qui constituent autant d’obstacles sur le chemin d’une coopération élargie entre la Russie et l’Occident. Révolutions de couleur en Géorgie, en Ukraine et au Kirghizstan, en 1993-1994, guerre d’août 2008 en Géorgie, qui ont culminé avec les événements de Maidan en février 1994, qui font l’objet d’une interprétation tout à fait opposée de part et d’autre. En fait, sur ce point tous les observateurs s’accordent : ce sont les vastes manifestations de l’hiver 2011-2012 sous le slogan « La Russie sans Poutine » qui ont opéré le basculement dans l’esprit de ce dernier, qui y vit la main non dissimulée des États-Unis et de leurs plus proches alliés. Déjà Vladimir Poutine avait reproché en mars 2011 à son successeur Dimitri Medvedev, son attitude trop laxiste à l’égard de la question libyenne, reprochant aux Occidentaux d’avoir outrepassé les termes de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité, qui n’autorisait en aucun cas aux yeux de Moscou l’élimination de Kadhafi. Une leçon qui ne sera pas oubliée lors de la guerre civile syrienne. Le fait est que depuis l’été 2015 pour l’establishment de Washington la Russie constitue une menace bien supérieure à celle de Daech, du terrorisme islamique, de la Chine ou des pressions migratoires.

 

Ce rappel rapide des faits effectué Laurence Saint-Gilles, tente de répondre à une série de questions de fond. La première est de savoir si le terme de guerre froide, concept qui a été employé tant de fois entre 1946 et 1989, peut s’appliquer à la période d’affrontement actuel. Sur ce point on ne sera pas étonné de constater que les avis divergent assez profondément et qu’une majorité des experts pensent que le terme de guerre froide, dans sa dimension historique, et idéologique et connotée ne s’applique plus pour décrire l’état du système international actuel. Nous ne sommes plus en présence de deux camps, ce ne sont pas des idéologies profondément antagonistes qui s’affrontent, le monde bipolaire, ordonné, hiérarchisé n’est plus. Au surplus comme le remarque, non sans ironie, l’influent publiciste Thomas Friedman, s’il s’agit vraiment d’une nouvelle guerre froide, celle-ci est beaucoup moins drôle. Cependant par usage, par habitude, faute de trouver un autre concept faisant l’unanimité, le terme de nouvelle guerre froide semble accepté. Une autre question de fond porte sur la responsabilité de ce nouvel état de fait. Est-ce l’Occident qui, fort de sa victoire présumée sur l’URSS l’a ensuite négligé, humilié même en ne tenant pas ses promesses d’aide massive, en élargissant constamment le périmètre de l’OTAN aux frontières de la Russie, en ne tenant pas compte de ses spécificités, de son expérience historique ?

 

Sur ce point décisif les avis sont partagés, bien qu’aux États-Unis, en dehors de quelques voix et non des moindres (George Kennan, le père de l’endiguement, Henry Kissinger, l’architecte de la détente…) la majorité des milieux académiques, comme l’establishment politico-stratégique penche pour une responsabilité de la Russie. De ce point de vue qu’adopte l’auteur c’est l’ordre européen tel qu’il s’est édifié sur les ruines des blocs, qui représente une menace existentielle pour la Russie. Il faut donc se garder d’affirmer trop vite, conclut-elle, que la Russie, ayant renoncé à exporter le messianisme révolutionnaire, ne représenterait plus une menace sur le plan géopolitique et idéologique pour l’Occident. Reste à déterminer la nature précise de cette menace et sur ce point les avis divergent encore plus. La Russie cherche-t-elle à reconstituer tout ou partie de son Empire ? Se prépare-t-elle vraiment, après avoir récupéré la Crimée, qui à ses yeux n’avait jamais cessé d’être une terre russe, à envahir les pays baltes ?

 

C’est plutôt sur le plan des valeurs que se situe l’affrontement actuel, entre libéraux et souverainistes, entre Européens et nationalistes. Car ce qui est en cause, au-delà de l’intervention russe dans l’élection présidentielle américaine de 2016, c’est la volonté russe de s’immiscer dans l’ordre politique et social interne des États démocratiques pour les conduire à renoncer volontairement aux idéaux qu’ils projettent à l’extérieur et qui façonnent l’ordre mondial. Le débat reste ouvert, comme l’a témoigné l’interview du 20 juin 2019 de Vladimir Poutine au Financial Times, à la veille du G20 d’Osaka, dans lequel il observait l’échec de l’ordre libéral mondial.

Laurence Saint-Gilles, Les États-Unis et la nouvelle guerre froide, Sorbonne Université presses, 2019, 238 pages

 

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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