Lieutenant Louisa Touche. Officier renseignement (S2) du 31e Régiment du Génie
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En novembre 2022, sous pression ukrainienne, quelque 30 000 soldats russes franchissent le Dniepr en moins de 48 heures avec leur équipement et presque sans pertes — une réussite tactique et logistique malgré la défaite politique que représente l’abandon de Kherson.
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La manœuvre repose sur une logistique hybride combinant ponts militaires PMP transformés en bacs motorisés mobiles et barges civiles réquisitionnées, rendant les structures difficiles à cibler par les missiles HIMARS ukrainiens.
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Une vaste opération de maskirovka — intoxication médiatique, faux trafics radio, réflecteurs radar — a paralysé la prise de décision ukrainienne pendant 48 à 72 heures, permettant la retraite totale avant que l’ennemi ne réalise l’ampleur du mouvement.
Novembre 2022. Sous pression ukrainienne, les forces armées russes abandonnent la rive ouest de Kherson. Un revers militaire pour le Kremlin. Pourtant, en moins de 48 heures, quelque 30 000 soldats traversent le Dniepr avec leur équipement, presque sans pertes. Retour sur une manœuvre de franchissement rétrograde remarquablement exécutée, portée par une logistique improvisée et une opération de déception héritée de la tradition soviétique de la maskirovka.
Le 24 février 2022, les forces armées russes (FAR) passent la frontière ukrainienne et débutent une manœuvre offensive ouvrant un front de plusieurs centaines de kilomètres. Les premiers mois, les forces russes progressent rapidement, et s’emparent notamment de l’intégralité de la ville de Kherson, traversée par le fleuve du Dniepr, en mars 2022. Quelques mois plus tard, en novembre 2022, les FAR se retrouvent dans une position difficile à tenir à Kherson. Leurs troupes stationnées sur la rive ouest sont isolées : l’artillerie ukrainienne, renforcée par des matériels américains (HIMARS), a rendu les ponts majeurs de la ville (pont Antonovsky et le pont du barrage de Kakhovka) impraticables pour le ravitaillement lourd. Entre 20 000 et 30 000 soldats russes se retrouvent donc isolés sur la rive ouest, à portée de l’artillerie ukrainienne conventionnelle et risquant une rupture d’approvisionnement.
Face à cette situation, le général Sergueï Sourovikine (nommé commandant en chef du théâtre ukrainien en octobre 2022) recommande au général Sergueï Choïgou (secrétaire russe au Conseil de sécurité) l’évacuation de la rive ouest de Kherson le 9 novembre 2022. Le jour même, Choïgou annonce le retrait des troupes russes. Le 11 novembre 2022, la quasi-totalité des troupes russes a regagné la rive est de Kherson, subissant des pertes humaines et matérielles minimes.
Cet article se propose d’analyser le retrait des forces armées russes de la rive droite du Dniepr vers la rive gauche en novembre 2022. Cette opération, bien que marquant une défaite politique majeure (perte de la seule capitale régionale conquise) peut être cependant considérée comme une réussite tactique et logistique en termes d’exécution.
Séquençage de la manœuvre de franchissement et moyens utilisés
La manœuvre s’est déroulée en plusieurs phases, combinant un échelonnement permettant une retraite en bon ordre, une utilisation de moyens de franchissement hybrides (militaires et civiles) et une manœuvre de déception.
Du fait de l’endommagement des ouvrages d’art, les unités de génie russes ont mis en place un système utilisant moyens de franchissement militaires et civils pour évacuer le plus rapidement possible les hommes et le matériel lourd. Les FAR ont utilisé principalement leur parc de ponts PMP (Pontonno-Mostovoy Park) et sa version modernisée PP-91M, similaires aux PFM-F2 (Pont Flottant Motorisé) français.
Ces ponts sont acheminés via des camions (généralement des KrAZ-255 ou KamAZ) qui transportent chacun un segment replié. Pour permettre le déploiement du pont, le camion recule vers l’eau, le segment glisse et s’ouvre automatiquement au contact de l’eau.
Ces segments sont ensuite clipsés les uns aux autres. Une équipe entraînée peut assembler un pont de 200 mètres en moins de 30 minutes
Face aux HIMARS des FAU à guidage GPS (très précis contre des cibles fixes comme le pont Antonivsky), les FAR ont adapté leur usage des portières : au lieu de créer un pont continu (une ligne fixe facile à viser), les sapeurs russes ont assemblé des segments par groupes de trois ou quatre pour créer des bacs motorisés autonomes. Ces bacs effectuaient des allers et retours permanents afin d’acheminer un nombre important de personnels.
L’avantage tactique du franchissement discontinu est qu’une portière est une cible mobile, très difficile à toucher pour un missile GMLRS (conçu pour des coordonnées statiques) ou un obus d’artillerie standard. Les ponts continus étaient souvent coulés juste sous la surface ou « cassés » en plusieurs morceaux durant la journée pour donner l’illusion d’être détruits aux satellites et drones ukrainiens, puis réassemblés la nuit.
En parallèle des moyens militaires, les Russes ont réquisitionné des barges fluviales civiles. Ils les ont utilisées pour construire un « pont de barges » (collées les unes aux autres) le long du pont Antonivsky, utilisant la structure en béton du pont détruit comme « bouclier » contre les frappes venant du nord.
Les mouvements de nuit ont été privilégiés, et systématiquement protégés par la génération de brouillage électromagnétique, afin de limiter l’efficacité des drones de reconnaissance ukrainiens.
Les Russes ont réussi à évacuer une grande partie de leur artillerie et de leurs véhicules blindés avant l’annonce officielle du 9 novembre, ne laissant que l’infanterie légère en dernier échelon. Un échelonnement de la retraite a été mis en place et respecté par les troupes russes, permettant une retraite en bon ordre et évitant le chaos pouvant exister lors de manœuvres défensives. Ce sont principalement les troupes aéroportées (VDV) et l’infanterie de marine qui ont servi de dernier échelon, au contact le plus direct des troupes ukrainiennes. La discipline de ces troupes professionnelles a permis de maintenir une ligne de front cohérente qui reculait méthodiquement, empêchant une percée ukrainienne soudaine.
Enfin, les unités de génie ont effectué une préparation du terrain de contre-mobilité de manière à ralentir la progression ukrainienne : les routes d’approche et les infrastructures abandonnées ont été lourdement minées.
La phase finale de franchissement s’est terminée par la destruction du pont Antonovsky et du pont ferroviaire au matin du 11 novembre, une fois la majeure partie des troupes passée. Cela a coupé physiquement le contact avec les forces ukrainiennes, scellant la ligne de front sur le fleuve Dniepr.
Manœuvre d’intoxication
La maskirovka (signifiant littéralement camouflage en français) est une ancienne méthode de masquage et de dissimulation des actions militaires soviétiques. Il s’agit à l’époque contemporaine d’une doctrine qui s’impose à toutes les dimensions de l’État russe, constituant une véritable culture de la manipulation de l’information, de l’influence au service du secret de l’action militaire, politique et diplomatique, ciblant à la fois les ennemis institutionnels et les individus opposés au pouvoir russe.
La planification des états-majors russes prévoit donc que toutes les actions doivent être cachées le plus longtemps possible à l’ennemi. Le fait de dissimuler l’intention du C2 (Command and Control) augmente l’effet de surprise. Ce principe est appliqué à tous les niveaux : stratégique, tactique et opérationnel.
La planification du franchissement rétrograde de Kherson en novembre 2022 respecte cette doctrine russe, car la réussite de cette exfiltration repose en partie sur une vaste opération d’intoxication qui a ralenti la capacité de prise de décision ukrainienne pendant les 48 à 72 heures de la retraite.
La stratégie de l’état-major russe a consisté à faire croire que l’annonce du général Choïgou était un piège, et que l’intention des FAR était en réalité une défense ferme de la ville de Kherson, à l’image des combats de Stalingrad
Pour appuyer cela, pendant plusieurs semaines (sources russes/milbloggers), la Russie, via des relais sur les réseaux sociaux notamment, et via les médias traditionnels, a répandu l’idée que Kherson serait défendue « jusqu’au dernier homme ». Des rapports ukrainiens signalaient également l’arrivée de mobilisés (chmobiks) pour fortifier la ville pour le combat urbain. Certains cadres de l’armée ukrainienne, notamment Nataliya Humenyuk (porte-parole du commandement sud ukrainien) a annoncé quelques jours avant le retrait russe que les mouvements russes ressemblaient à une opération psychologique et à un piège, affirmant que les Russes essayaient de créer l’illusion d’un départ tout en préparant des positions de tir cachées dans les maisons de la ville. L’État-major ukrainien, et notamment le renseignement militaire (GUR), est ainsi resté persuadé jusqu’au dernier moment qu’il s’agissait d’un piège complexe visant à attirer leurs meilleures brigades dans un combat urbain sanglant.
Même après l’annonce officielle du retrait par Choïgou, l’armée ukrainienne a avancé prudemment (souvent moins de 5-10 km par jour), craignant des embuscades qui n’existaient plus. Ce délai a permis aux FAR de gagner les délais nécessaires à la retraite totale de leurs troupes sur la rive est.
De plus, les médias officiels russes ont présenté l’opération sous un angle purement humanitaire pour masquer les mouvements militaires. L’ordre d’évacuation des civils (annoncé fin octobre) a servi de couverture. Certaines images satellites et des témoins civils ont affirmé que les barges et ferries, officiellement affrétés pour les civils, transportaient de nuit du matériel militaire et des troupes vers la rive gauche.
La manœuvre de déception a également compris des aspects techniques dans les domaines des transmissions et du franchissement. Dans les derniers jours, les communications radio russes ont drastiquement chuté ou ont été remplacées par de faux trafics radio simulant une activité défensive normale sur la rive droite, alors que les unités lourdes avaient déjà décroché. De plus, des analyses d’imagerie satellites ont montré que les FAR avaient ancré de petites barges équipées de pyramides métalliques autour du pont, mis en place dès l’été 2022. Ces réflecteurs visaient à créer des « fantômes » radars pour leurrer les systèmes de guidage de certains missiles ukrainiens afin qu’ils frappent l’eau plutôt que le pont de barges.
Bilan de la manœuvre de déception
La manœuvre de déception a été une réussite : les forces armées ukrainiennes n’ont pris conscience de la retraite totale des FAR que lorsque les derniers ponts ont été détruits le matin du 11 novembre. Au lieu de capturer des milliers de prisonniers et des centaines de blindés (comme à Izioum ou Kharkov), elles n’ont trouvé que quelques traînards et du matériel abandonné et saboté.
L’état-major russe s’est ainsi servi à son avantage de sa réputation de volonté de combattre jusqu’au dernier homme, qui rendait crédible le fait de faire de Kherson la nouvelle Stalingrad.
Conséquences : une retraite tactique réussie pour des gains stratégiques majeurs
Ce retrait, bien que politiquement humiliant pour le Kremlin (qui venait d’annexer officiellement la région), a permis de réorganiser le dispositif de l’armée russe pour l’hiver 2023.
L’une des conséquences majeures a été la préservation du potentiel de combat d’unités aguerries. La rive droite était en effet défendue par des unités russes professionnelles : les divisions aéroportées (VDV) et l’infanterie de marine (comme la 810e brigade). Environ 30 000 soldats aguerris ont été extraits avec leur équipement. Si ces troupes avaient été capturées ou détruites à Kherson, l’armée russe aurait pu connaître une percée locale de ses lignes voire un effondrement d’une partie entière du front, par manque de renforts.
Ces unités préservées ont été immédiatement redéployées dans la région du Donbass. Les VDV ont ainsi participé, d’après des images issues des réseaux sociaux, aux contre-attaques dans les forêts de Kreminna et ont renforcé les unités de Wagner dans la région de Bakhmout.
Le Dniepr est de plus devenu un obstacle naturel infranchissable pour les deux belligérants, gelant la ligne de front dans cette zone : de novembre 2022 à mars 2026, la ligne de front n’a pas évolué à Kherson
En effet, pour les FAU, la contre-offensive victorieuse s’est arrêtée net. Franchir un fleuve aussi large sous le feu ennemi pour continuer vers la Crimée demeure impossible sans des moyens amphibies massifs que l’Ukraine n’avait pas et n’a toujours pas. L’armée ukrainienne a dû transférer ses forces plus à l’est, là où les Russes avaient pu renforcer leurs lignes.
La retraite en bon ordre de Kherson a permis aux FAR de gagner des délais pour valoriser ses positions. De novembre 2022 au printemps 2023, la Russie a profité de la stabilisation du front sur le fleuve pour construire, plus au sud (Zaporijia), la fameuse « Ligne Sourovikine » (champs de mines, dents de dragon, tranchées). Cette ligne défensive, préparée pendant que l’attention était fixée sur Bakhmout (grâce aux renforts venus de Kherson), a en grande partie contribué à stopper la contre-offensive ukrainienne de l’été 2023.
Ainsi, la perte du contrôle de la ville de Kherson en novembre 2022 a été une défaite tactique acceptée et planifiée pour éviter une défaite stratégique totale, permettant à la Russie de transformer une guerre de mouvement en une guerre de position et d’attrition (qui l’avantageait du fait de sa supériorité en moyens humains). Cependant, le retrait de Kherson a aussi marqué la fermeture du couloir vers Odessa pour les FAR et exclu la possibilité de contrôler tout le littoral de la mer Noire.











