<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les triades chinoises : des acteurs criminels au coeur du contentieux géopolitique sino-américain

10 juillet 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Photo : Un jeune Chinois est interrogé à Paris par la deuxième division de police judiciaire (DPJ) spécialisée dans les affaires chinoises. Les mafias n’ont pas de frontière. Photo : E. Dubois

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Les triades chinoises : des acteurs criminels au coeur du contentieux géopolitique sino-américain

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Parfaitement insérées dans les flux de la mondialisation marchande, partenaires occasionnels de l’État chinois, les triades illustrent de manière exemplaire l’importance prise dans le monde contemporain par le crime organisé. De la Chine au Mexique, elles sont partie prenante d’un des contentieux les plus graves entre Washington et Pékin du fait de leur rôle joué dans les trafics de fentanyl qui dévaste la société américaine.

Michel Gandilhon est expert associé au pôle Sécurité et défense du CNAM et membre de l’Observatoire des criminalités internationales (OBSCI) de l’Institut de relations internationales (IRIS).

Un article à retrouver dans le N°64. Chine : un défi pour l’Europe

La Chine est depuis des siècles une terre d’élection des sociétés secrètes. Ce phénomène, qui témoigne des relations problématiques existant entre la société civile et la bureaucratie céleste, recouvre toutes les dimensions de la vie sociale, le commerce et l’agriculture, la religion et la politique, et bien évidemment le crime. Ainsi, les organisations criminelles les plus puissantes actuellement en Chine sont probablement aussi les plus anciennes de la planète. Loin devant les sociétés secrètes italiennes, plus connues sous l’appellation générique de « mafia », qui pourtant sont enracinées dans le terreau social du Mezzogiorno depuis 150 ans.

A l’origine

Le phénomène des triades plongerait en effet ses racines dans la seconde moitié du XVIIe siècle, quand la Chine est assujettie par des envahisseurs mandchous qui renversent la dynastie des Ming. S’ouvre alors le règne des Qing, considéré par le peuple chinois comme une force d’occupation étrangère. Le substantif « triade » trouverait son origine dans l’une des nombreuses sociétés secrètes qui se développent alors afin d’organiser la résistance au nouveau pouvoir : la Société du Ciel et de la Terre. Certains spécialistes chinois affirment qu’elle fut créée en 1674, dans la province méridionale du Fujian, au terme de la conquête de la Chine méridionale. Devenue, au fil d’une histoire marquée par de multiples métamorphoses, la Société des Trois Unions, symbolisée par un triangle reliant l’homme, le ciel et la terre, elle donnera naissance à la triade, Sanhehui en mandarin. La Chine compte à l’époque deux autres grandes sociétés secrètes qui engendreront les Qing Bang et les Hong Men. Elles sont organisées autour de clans familiaux autonomes enracinés territorialement, mais reliés entre eux par un mode organisationnel hiérarchisé ordonné autour de rites initiatiques.

Leur lutte contre le régime va prendre pendant trois siècles une tournure à la fois politique, religieuse et sociale. Politique du fait de la lutte contre les Qing et les « démons » étrangers en prenant part notamment à la révolte des Taiping (1851-1864) et des Boxers (1899-1901). Religieuse parce que fortes de leur croyance taoïque et bouddhique, elles sont hostiles au confucianisme d’État. Sociale parce qu’elles deviennent la pointe avancée de la résistance des classes les plus déshéritées de la société chinoise en opérant une forme de redistribution sociale, très utile pendant les périodes récurrentes de famine, par l’entremise de sociétés charitables. Les sociétés secrètes vont donc conquérir progressivement une popularité et un soutien réels au sein de la population chinoise.

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La « voie noire » du crime

Cependant, à partir du XVIIIe siècle, certaines organisations entament une mutation qui les rapproche d’un banditisme, endémique en Chine, en s’adonnant au proxénétisme, aux jeux clandestins, aux trafics de sel, alors monopole d’État, et surtout à ceux d’opium dont l’usage non thérapeutique et le commerce étaient interdits par l’Empereur depuis 1729. L’opium, qui provenait des territoires contrôlés par la Compagnie britannique des Indes orientales (East India Company), détentrice de l’exclusivité du commerce avec la Chine, était fabriqué à partir du pavot cultivé dans la région du Bengale, et revendu à des marchands anglais qui se chargeaient de l’acheminement à Canton, seul port où, depuis 1757, la présence de commerçants européens était autorisée. Cette contrebande impliquait aussi les triades auxquelles appartenaient une partie des commerçants chinois, organisés dans une sorte de guilde, le Cohong, qui détenait le monopole des échanges avec le monde. Cette implication dans le commerce très lucratif de l’opium durera jusqu’à l’avènement au pouvoir du Parti communiste chinois (PCC). En 1949, la Chine compte vingt millions de consommateurs.

Au début du XXe siècle, les triades nouent des liens précieux avec les partis politiques républicains qui émergent alors et comptent même dans leur rang des figures éminentes du nationalisme chinois, comme Sun Yat-sen et Tchang Kaï-chek. Entre 1911, année marquée par la chute de la dynastie mandchoue et la proclamation de la République, et 1949, ces sociétés vont même connaître une sorte d’âge d’or. Elles profitent, à partir de 1927, du chaos politique et social qui règne en Chine, favorisée par la guerre civile entre le Kuomintang, le PCC, les seigneurs de la guerre et les tenants de la restauration impériale pour accroître leur mainmise sur la prostitution, les casinos et surtout l’opium, tout en manifestant, pour certaines, une sorte de patriotisme en participant aux côtés des nationalistes et des communistes à la résistance contre l’envahisseur japonais.

Déclin et renaissance

L’arrivée du PCC au pouvoir va signer le début d’une ère difficile pour le crime organisé. L’opium et la prostitution sont interdits dans un contexte où la répression est impitoyable. Les triades prennent alors Hong Kong, ville sous contrôle britannique depuis le traité de Nankin, et Taïwan, devenue le bastion des nationalistes du Kuomintang, comme base de repli. En 1947, 300 000 membres des triades vivaient à Hong Kong où le nombre considérable de consommateurs d’opium assuraient une clientèle captive aux organisations criminelles. L’interdiction de l’opium en 1946, en provoquant un déplacement des usagers vers l’héroïne, va placer les triades au cœur du marché de ce produit dans toute l’Asie du Sud-Est, où elles peuvent s’appuyer sur des diasporas nombreuses et puissantes. Dans les années 1960 et 1970, années fastes pour la consommation, l’opium raffiné et la morphine-base arrivent du Triangle d’Or (Birmanie, Thaïlande, Laos) par bateaux à Hong Kong pour être transformés sur place en héroïne. Outre la clientèle locale, l’héroïne abreuve le marché asiatique et le reste du monde, concurrencé seulement par l’héroïne française produite par les filières corses.

Cependant, l’ouverture économique de la Chine des années 1980, avec notamment la création des zones économiques spéciales, va marquer le retour des triades sur la scène criminelle du pays. La « NEP » chinoise favorise le développement du commerce et de la contrebande avec Hong Kong sur un fond de corruption croissant. Dans les années 1990, le pouvoir initie un rapprochement avec certaines organisations criminelles.

« Toutes les triades ne sont pas identiques. Certaines sont très patriotiques, et je maintiens le contact avec elles. »

En 1992, le ministre de la sécurité publique, Tao Siju, les qualifie de « patriotes » et les encourage à investir sur le marché chinois. La même année, il reçoit le chef d’une des plus importantes triades de Hong Kong, la Sun Yee-On, forte de 50 000 membres. Parallèlement, une nette réhabilitation du rôle des triades dans l’histoire de la Chine est opérée par le PCC. Le régime met en exergue désormais leur patriotisme et leurs contributions à la naissance de la république en 1911. Le PCC, qui, à partir de son accession au pouvoir en 1949, les caractérisait comme des « démons » et les avait par conséquent pourchassées, malgré quelques alliances ponctuelles au cours de la Longue marche, pour leur proximité avec les nationalistes du Kuomintang, s’est avisé que ces organisations pourraient être utiles dans le cadre de la prochaine réintégration de Hong Kong, intervenue en 1997, et peut-être bientôt de Taïwan. Cette nouvelle ère dans les relations avec le crime organisé, qualifiée ironiquement par certains observateurs de « Front uni » (tongi zhanxian), qui renvoie à la fin des années 1920 quand le Komintern préconisait le front unique avec Tchang Kaï-chek, au nom du « bloc des quatre classes », perdure aujourd’hui et se manifeste notamment par l’instrumentalisation de certains groupes criminels afin d’intimider les opposants au régime de Pékin. Aujourd’hui, ces organisations sont au cœur du crime organisé chinois et mondial. Elles sont positionnées notamment dans l’industrie de la contrefaçon, des jeux en ligne et du trafic de drogues.

La preuve par le fentanyl

Le trafic de fentanyl constitue une illustration de la puissance du crime organisé chinois et de son internationalisation. Il s’agit d’un opioïde synthétique, utilisé depuis les années 1960 dans le cadre médical, comme anesthésique intraveineux et analgésique indiqué dans le traitement de douleurs particulièrement intenses. Cette substance contrefaite est depuis une dizaine d’années à l’origine de la mort de près de 500 000 Américains. Or, la Chine joue un rôle décisif dans la chaîne de production. Jusqu’à récemment, une partie de la production de fentanyl, insuffisamment encadrée par l’État, était expédiée au Mexique pour y être reconditionnée majoritairement sous la forme de cachets imitant un autre médicament, l’Oxycontin, dans des laboratoires contrôlés par des organisations criminelles mexicaines.

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C’est en 2015 qu’une des premières grosses saisies de fentanyl destinées au Mexique est réalisée en Chine avec 46 kg et 26 kg d’acétylfentanyl confisqués sur un porte-conteneurs. L’année suivante, d’importantes confiscations, y compris de presses destinées à fabriquer des pilules, sont réalisées par la DEA sur le sol américain. Avec 1 kg de fentanyl, soit 1 000 000 mg, il est donc possible de produire de 500 000 à 1 000 000 de comprimés rapportant de cinq à 10 millions de dollars sur le marché de détail. Le taux de profit est énorme, au regard des 20 000 dollars que coûte le kilogramme de fentanyl, et le demeure tant l’investissement initial pour faire fonctionner une unité de production est faible.

Cette coopération sino-mexicaine peut se prévaloir en outre d’une inscription dans la longue durée. Les triades sont en effet présentes depuis au moins un siècle au Mexique du fait de l’immigration chinoise des années 1920. Depuis, à mesure du développement de la production d’héroïne et de méthamphétamine au Mexique, la coopération n’a jamais cessé. Les triades, grâce à leurs multiples relais dans le monde économique, fournissent les précurseurs chimiques nécessaires à la production de drogues et participent massivement au blanchiment des capitaux de leurs partenaires mexicains.

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Pressions américaines et réactions chinoises

Cette situation va conduire à une forte montée des tensions diplomatiques entre Washington et Pékin. Les États-Unis exercent de fortes pressions sur le pouvoir chinois pour qu’il régule mieux son industrie pharmaceutique et chimique, laquelle, avec ses 26 000 entreprises et ses 160 000 sites de production, s’apparente à une gigantesque zone grise. Si, entre 2015 et 2017, la Chinese Drug and Food Administration a placé sous contrôle une dizaine d’analogues du fentanyl et, conformément aux recommandations de l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), en a fait de même avec certains précurseurs chimiques, les trafics se poursuivent. En 2019 encore, un site gouvernemental publiait une liste de produits, dont des dérivés du fentanyl destinés à l’exportation, bénéficiant d’abattements fiscaux, tandis qu’en matière de précurseurs, un an après le classement du 4-NPP et NPP, certaines entreprises du secteur de la chimie étaient capables d’en proposer un nouveau : le N-phenylpiperidine-4-amine dihydrochloride.

Le régime chinois, de son côté, et à juste titre, souligne les responsabilités des pouvoirs publics étatsuniens dans la crise des opioïdes qui a tué près d’un million d’Américains depuis vingt-cinq ans. Pékin ne cesse de souffler le chaud et le froid et utilise l’arme du fentanyl comme mode de gestion de ses relations diplomatiques avec les États-Unis. Les relations se dégradent-elles ? La coopération dans la lutte contre les trafics est immédiatement impactée. Ainsi, en 2020, après que les États-Unis eurent imposé des sanctions à un institut de sciences médico-légales chinois pour son implication dans la répression des Ouïghours, ou encore en 2022, après la visite à Taïwan de la présidente démocrate de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, les échanges de renseignement avec la DEA cessent. La coopération ne reprend qu’après le sommet organisé entre Joseph Biden et Xi Jinping en Californie en 2023.

Mieux, le gouvernement chinois décide de prendre des mesures sérieuses afin de renforcer la traçabilité du fentanyl. Depuis 2023, afin d’identifier précisément les acteurs de ce marché, les pouvoirs publics chinois ont décidé de confier le monopole de la production du fentanyl à cinq compagnies pharmaceutiques. En 2023, la production légale de fentanyl était estimée à moins de 10 kg. Le produit est ensuite revendu à trois entreprises, Chongqing Pharma, Shanghai Pharma et SinoPharma, qui approvisionnent des grossistes régionaux alimentant les hôpitaux. Le problème est que, jusqu’à une date récente, toutes ces réglementations ne semblaient que peu affecter la production et le commerce illicites de fentanyl compte tenu de la faible propension des pouvoirs publics à faire appliquer la loi. Un rapport publié en 2024 par le Congrès américain a pu démontrer que, malgré les engagements du gouvernement chinois à contrôler plus efficacement la production du fentanyl et de ses analogues, de nombreuses entreprises chimiques continuent, par le biais de leur site internet, à proposer ouvertement des offres de vente facilement accessibles depuis les États-Unis. En octobre 2024, la justice américaine a lancé des poursuites contre huit entreprises chinoises pour exportation illicite de précurseurs du fentanyl et, pour quatre d’entre elles, de nitazènes, une classe d’opioïdes encore plus puissants que le fentanyl, sur le sol américain.

Un tournant ?

Le retour de Donald Trump au pouvoir a-t-il, ou peut-il, changé la donne ? Le président américain a fait de la lutte contre le trafic de fentanyl une priorité de sa politique. Pour ce faire, il a décidé, dès février 2025, d’utiliser l’arme des droits de douane en imposant une taxe douanière de 20 % sur les produits chinois. En novembre dernier, après un accord conclu avec son homologue chinois selon lequel la Chine s’engageait à intensifier sa lutte contre les précurseurs chimiques, les droits de douane ont été abaissés à 10 %. Peu après, au mois de décembre, la Maison-Blanche, pour maintenir la pression, publiait un décret présidentiel classant le fentanyl comme « arme de destruction massive ».

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D’ici quelques mois, probablement à la fin de l’année 2026, un bilan d’étape sera dressé. La récente visite de Donald Trump à Pékin laisse augurer d’une amélioration des relations entre les deux pays. En outre, la diminution des décès par fentanyl aux États-Unis y concourt. Environ 42 000 Américains sont morts de surdoses d’opioïdes synthétiques entre avril 2025 et avril 2026, contre un pic d’environ 78 000 décès un an plus tôt. Cette baisse s’expliquerait, selon certains spécialistes américains éminents du marché des drogues, par plusieurs facteurs, dont la réduction de l’offre de précurseurs chimiques en provenance de Chine.

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Michel Gandilhon

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