Arc chiite, pôle sunnite, le Moyen-Orient recomposé

21 mai 2026

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Arc chiite, pôle sunnite, le Moyen-Orient recomposé

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Même dans une région où l’histoire s’ancre dans la profondeur des siècles, les accélérations et les recompositions sont possibles. Depuis un siècle, et la disparition de l’Empire ottoman, qui offrait un cadre humain et politique à cet ensemble disparate, le Moyen-Orient est en ébullition perpétuelle, traversé par des courants aussi divers que des nationalismes laïcs et des internationalismes djihadistes.


Un article à retrouver dans le N63. Golfe : qui sera le maître ?


Dans ce monde essentiellement arabe et sunnite, l’Iran, perse et chiite, tente, depuis 1979 et sa révolution qui a chassé le Shah, de guider les élégances et de tenir le timon de l’influence. Tout au long des dernières décennies, le levier du pouvoir et de la force n’a cessé de glisser, de changer de mains, d’être incarné par des hommes et des pays nouveaux, laissant derrière soi les anciens chefs, adoubant les vainqueurs.

Le Caire en chef de file

Dans les années 1950-1960, c’est Le Caire et l’Égypte qui sont les phares du monde arabe. Avec Nasser, le canal de Suez, la Voix des Arabes, des stars mondiales, telle Oum Kalthoum. C’est l’association de la culture et de la politique pour façonner l’influence et capter la représentativité arabe. Dans ces années de feux et d’indépendances, les capitales du monde arabe se nomment Le Caire, Damas, Beyrouth, voire Alger et Tunis.

Mais les faillites économiques et politiques opèrent un glissement géographique du pouvoir. Faillite de l’Égypte, détruite par les politiques économiques de Nasser, faillite du Liban, dont le mythe de la « Suisse du Proche-Orient » et du pays de tolérance et de pluralisme n’a pas résisté à la réalité des rivalités communautaires et au débordement des crises régionales.

Dans les années 1980, l’Irak de Saddam Hussein a cherché à être le grand pays des Arabes, se lançant dans une guerre longue contre l’Iran, revendiquant sa souveraineté face au Koweït et son indépendance vis-à-vis des États-Unis

Là aussi, des rêves brisés par la brutalité intérieure et la guerre arrivée de l’extérieur. L’anéantissement du cœur arabe a donné le champ libre au déploiement des marges. Ceux qui étaient bédouins et enfants du désert ont pris le dessus sur les villes installées et les systèmes politiques à bout de souffle. Ils surent capitaliser sur les ressources du pétrole et du gaz, ils surent éviter les tentations communistes et les délires populistes pour faire émerger la puissance là où n’était que sable. Des années 1980 aux années 2000, le cœur du monde arabe a glissé ; le pouvoir a changé de main.

Poussière du Caire, gratte-ciels de Dubaï

Le pétrole a aidé, certes, mais il n’est pas la cause première de leur essor. Il fallut aussi de l’inventivité, du travail, de la sécurité juridique, pour attirer les capitaux et les entreprises, pour faire de Dubaï, un village de pêcheurs de perles, une ville nouvelle, dont les grands centres commerciaux et les appartements s’ouvrent sur la mer, et transformer ainsi le sable du désert en une ville-monde, carrefour entre l’Asie et l’Europe. Les capitales arabes de l’ancien monde conservent les vestiges du passé, quand les villes modernes de Riyad, Abou Dhabi, Doha, se sont imposées comme les flèches de la modernité. Ce glissement géographique signe la transformation du monde arabe.

Le soleil noir de la révolution

Depuis les années 1960, le Moyen-Orient est traversé par deux choix politiques : l’idéologie ou le pragmatisme. Idéologie nationaliste et laïque, portée par Nasser et le parti Baas, idéologie islamiste, portée par les Frères musulmans, la révolution iranienne et les wahhabites, idéologie sioniste qui vise à l’extension maximale de la colonisation israélienne sur les territoires de la Palestine mandataire et ses marges syro-libanaises. Ou bien le pragmatisme politique, qui cherche d’abord le développement de sa population et la croissance de son pays. C’est ce que tenta Sadate, après Nasser, c’est la voie suivie par la Jordanie et les pays du Golfe, ce sont les options politiques des Israéliens qui soutiennent la création d’un État palestinien. Importer les meilleurs diplômés du monde, les capitaux, les investissements, plutôt qu’exporter les révolutions, les fanatiques et les attentats. Donner du pain à son peuple, puis l’eau courante, la climatisation et du travail, plutôt que des grands discours et des promesses de révolution.

Ceux qui ont choisi la voie de la révolution, les Kadhafi, Bouteflika, Nasser, Hussein, ont conduit leur pays sur la route de la servitude

Les dirigeants qui ont choisi le chemin du pragmatisme ont permis d’emprunter la route du développement et de la puissance. Dans le monde arabe, la révolution fut partout un échec ; les pays pragmatiques l’ont emporté. En Iran, les mollahs ont voulu concilier les deux : être un pays modernisé, avec une population éduquée, des scientifiques et des ingénieurs de classe mondiale, mais aussi une logique révolutionnaire à exporter. Les pays arabes pragmatiques ont fait le choix du développement à l’intérieur de leurs frontières, sans chercher à les étendre ou à intégrer de nouveaux pays. L’Iran, au contraire, a voulu prendre le contrôle de la péninsule arabique, via ses proxies, et ainsi peser sur les portes de passage du monde, notamment Ormuz et la mer Rouge. C’est ainsi que l’arc chiite s’est déployé, au Liban, en Palestine, au Yémen, via le Hezbollah, le Hamas, les houthis. Pour les pays arabes pragmatiques, le moteur mobilisateur réside dans l’argent et le développement. Pour l’Iran révolutionnaire, ce moteur réside dans la destruction d’Israël, ennemi nécessaire pour assurer la cohésion nationale et pour disposer d’une raison de projection mondiale.

Logiques d’échelle

L’analyse géopolitique ne peut se faire qu’à différentes échelles et c’est d’autant plus nécessaire pour comprendre les logiques de l’Iran et du Hezbollah. Pour ces entités, la drogue est une ressource majeure pour financer leurs opérations militaires, tout autant qu’une arme pour déstabiliser les pays occidentaux. L’Iran, via la révolution bolivarienne, entretient ainsi des liens de grande proximité avec le Venezuela, depuis la forte amitié entre Hugo Chavez et Mahmoud Ahmadinejad. Une alliance qui permit à l’Iran de s’associer aux trafics de drogue et de générer de nombreux gains, rapatriés à Téhéran via des vols réguliers vers Caracas.

Quant au Hezbollah, il a su s’appuyer sur la diaspora libanaise en Afrique de l’Ouest et en Amérique latine pour nouer des liens forts avec les réseaux criminels sud-américains, notamment dans la zone dite des « Trois frontières », celle des chutes d’Iguaçu où se recoupent les frontières du Brésil, de l’Argentine et du Paraguay. Une zone où la criminalité progresse et s’enracine, avant de rejoindre, via l’Atlantique, les réseaux criminels du golfe de Guinée, puis le Sahel et enfin le Moyen-Orient. Cette pieuvre criminelle et idéologique étouffe le Moyen-Orient, déstabilise le Yémen et le trafic maritime en mer Rouge, empêche toute reconstruction du Liban, devenu un territoire contrôlé par le Hezbollah, et finance la guerre de « L’Axe de la résistance ».

Frapper l’Iran, pour les États-Unis, c’est donc aussi chercher à abattre une structure réticulaire dont les réseaux et les influences sont à la fois locales et mondiales

De cette façon, toute guerre, toute décision politique prise dans le Golfe persique ont des répercussions mondiales et donc des conséquences pour la France et les pays d’Europe.

Cet axe chiite est indubitablement brisé depuis l’attaque du 7 octobre 2023. La Syrie d’Assad est tombée et le Venezuela modère désormais son idéologie. Le Hamas et le Hezbollah sont affaiblis, sans être éradiqués. L’Iran a attaqué ses voisins arabes, s’en prenant aux sites industriels de gaz et de pétrole, aux usines de dessalement, aux ports et aux habitations. Une extension géographique et politique de la guerre, qui entraîne les pays arabes du Golfe dans un conflit dont ils ne voulaient pas. La tutelle américaine est toujours présente. C’est elle qui dirige, qui décide d’intervenir, à la fois par fidélité à son allié israélien et par volonté de montrer sa puissance et de conserver le volant de l’histoire. Mais si l’axe iranien est brisé, le remodelage du Moyen-Orient n’est pas encore achevé.

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À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Ircom. Rédacteur en chef de Conflits.