<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Ces chasseurs russes et chinois qui défient l’Occident

27 octobre 2020

Temps de lecture : 10 minutes
Photo : Avion chinois Chengdu J-20 @ F BREVOT - Revue Conflits
Abonnement Conflits

Ces chasseurs russes et chinois qui défient l’Occident

par

Depuis vingt ans, la Russie et la Chine intègrent dans leurs forces armées des avions de combat plus agiles, plus puissants, plus polyvalents, et pouvant être projetés sur des conflits localisés à leurs frontières. Les exportations et l’augmentation significative des budgets militaires des deux pays ont ouvert la voie à des développements d’avions innovants et redoutables.

Les exportations d’avions de chasse ont sauvé Sukhoi et MiG d’une potentielle faillite. En 2020, les avions de combat de conception russe rivalisent avec ceux de l’OTAN. Et pourtant, au lendemain de la chute de l’URSS, les bureaux d’études MiG et Sukhoi ont lutté pour sauver leurs activités dans un contexte de disparition des crédits militaires. Ils ont affronté cette crise en faisant financer les études de leurs futurs chasseurs par de gros clients étrangers. Les ministres de Boris Eltsine savaient d’ailleurs que dans un futur alors abstrait, les 6 000 Su-24, MiG-29 et Su-27 en service dans leurs armées devraient être remplacés.

L’usine Sokol proposait ses modernisations du MiG-29 en augmentant sa capacité d’emport en pétrole : les MiG-29 SM et SMT. Mais cet avion de défense aérienne sectorielle était difficilement convertible en jet polyvalent et il était peu attractif auprès des puissances émergentes. Au contraire, le Su-27 du bureau d’études Sukhoi, en service en Russie depuis 1981, disposait d’un meilleur potentiel. Le Su-27 M modernisé était finalement proposé en 1993. En 2000, l’Inde signait un méga contrat d’achat de 140 Sukhoi Su-30 MKI. Ce biplace polyvalent, conçu sur spécifications indiennes, bénéficiait des avancées du Su-27 M. 50 MKI ont été produits dans les usines IAPO d’Irkutsk, et les suivants sous licence. Ce Su-30 MKI était doté d’une poussée vectorielle, ces tuyères mobiles qui font pivoter l’avion autour de son centre d’inertie pour lui faire gagner l’avantage au combat : une technologie qui va rester au cœur de l’image de la marque. Dans la même période, l’Indian Navy a acquis 45 MiG-29 K, pour le porte-avions Admiral Gorshkov racheté par l’Inde à la marine russe et rebaptisé INS Vikramaditya.

En 1998, la Chine a commandé des Su-27 à l’usine de Komsomolsk et financé elle-même les études du Su-30 MKK qui lui sera livré en 76 unités. Avec leurs 21,9 mètres de longueur et leurs 14,7 mètres d’envergure, les Su-30 étaient les chasseurs les plus puissants de leur temps, propulsés par deux Saturn AL-31F délivrant 26 tonnes de poussée au décollage. En 2005, fort de ces acquis, le ministère de la Défense lançait le programme Su-35 : les technologies acquises avec le Su-30 MKI étaient transférées sur ce Su-35, notamment le radar Bars préludant le nouvel Irbis-E. Le premier Su-35 a volé le 19 février 2008. Entretemps, la Malaisie, le Venezuela, l’Algérie, l’Ouganda, et l’Indonésie, ont choisi le Su-30.

Convertie à la mobilité et à la ruse du combat aérien, la Russie a privilégié les avions Sukhoi

En 2008, le ministre de la Défense Sergeï Choïgu lançait son plan de modernisation des armées avec des matériels neufs. Une nouvelle doctrine entrait en vigueur, considérant que la défense du glacis russe était prioritaire face aux menaces multiples, localisées en particulier en périphérie du pays. Comme il était impossible d’implanter des forces sur la totalité du territoire pour y faire face, l’armée russe a été réorganisée selon le concept d’unités mobiles, tel que Choïgu l’explicitait : « Les types de forces sont capables de redéploiement sur de longues distances et de conduire des missions sur des terrains qui ne leur sont pas familiers. » La superficie du territoire exigeait que la priorité soit donnée à l’achat de chasseurs « projetables » sans ravitaillement en vol, à 3 000 km de leur base. D’autant que l’armée de l’air n’avait que 50 ravitailleurs Il-78. Les produits Sukhoi répondaient à ce cahier des charges, leur rayon d’action dépassant les 3 000 km, alors que le MiG-35 rival, malgré sa polyvalence, souffrait d’une autonomie passable de 1 400 km. On comprend mieux pourquoi, à ce jour, le MiG-35 n’a été commandé qu’en 10 exemplaires par les nouvelles Forces aérospatiales (VKS)[1] pour équiper la patrouille Strizhi qui en fera la promotion à l’étranger.

À lire aussi : L’armée russe à l’ère de l’éclatement stratégique

En 2008, 90 % des avions de l’armée russe dataient de l’ère soviétique. Le Su-35 n’était qu’en phase d’essais, et il devenait urgent de commander des produits existants au catalogue, comme le Su-30. Mais le Su-30 MK, disponible mais doté d’équipements occidentaux, présentait un risque pour l’autonomie de la défense nationale. Un dérivé aux composants 100 % russes a donc été développé : le biplace polyvalent Su-30 SM. Disposant de 85 % des capacités du Su-35, il conserve les deux Saturn AL-31FN, le radar « Bars », et 12 missiles air-air. En 2016, 88 Su-30 SM ont été commandés pour les VKS, et 28 pour la marine.

En service depuis 2011, le Su-35 est l’aboutissement de la famille Su-27. Il est doté de deux AL-41F1S, de 14,5 tonnes de poussée chacun, avec des tuyères 3 D, orientables dans tous les axes pour diriger le flux d’échappement en tangage et en lacet. Cette poussée vectorielle, améliorée depuis le MKI, lui permet de pivoter lui-même et d’adopter des angles d’attaques de 120 °, à 70 km/h. Les commandes de vol numériques KSU-35 gèrent toutes les parties mobiles et les tuyères, et empêchent les vrilles ou les décrochages. Le Su-35 peut se retourner à 360 ° pour abattre un hostile au missile R-74 ou au canon. L’armée russe tient à ce que ses avions soient supérieurs aux avions de l’OTAN en combat rapproché. La supériorité tactique des Su-35 – complétés par les Su-30 SM – est censée compenser l’infériorité numérique des forces russes sur celles de l’OTAN. 98 Su-35 ont été livrés aux VKS. Ce jet franchit Mach 2,25, à 11 000 mètres. Son plafond pratique est de 18 000 mètres, son rayon d’action de 3 600 km, en volant à haute altitude, et de 1 580 km à basse altitude.

Un arsenal de munitions

Les Su-30 SM et Su-35 emportent un arsenal de 8 tonnes de munitions. Leur potentiel n’est égalé que par le F-15 E. Ces bombes, missiles, et bidons d’appoints sont chargés en 12 points d’emport, sous les ailes et les fuseaux moteurs. Ils peuvent emporter 6 missiles antiradar Kh-31P ou Kh-58USh, ou 6 antinavires Kh-31A ou Kh-59 MK, ou 6 air-sol Kh-38 MLE, ou des Kh-29 ML (TE, laser, ou TV). Ils peuvent porter 8 bombes KAB-500 TV/GPS, ou 3 bombes de 1,5 tonne KAB-1500KR (LG/TV), et acceptent 10 paniers de roquettes AB-500.

Les Su-30 SM, Su-35 et MiG-35 emportent tous les mêmes missiles air-air. Le Su-35 a une capacité de 12 RVV-AE/SD (ou R-77-1) à guidage radar actif/inertiel. Ce R-RVV – de 110 km de portée – peut aussi abattre les missiles de croisière. Il est possible de fixer six R-74 sous les ailes. Ce R-74 (AA-11A/B) est le dernier engin à guidage infra-rouge (IIR) et inertiel, contenant même sa base de données de reconnaissance de cibles. Le Su-35 emportera bientôt 5 R-37M (ou RVV-BD), un engin inédit à guidage semi-actif/radar de 300 km de portée, contre les AWACS et missiles de croisière. Le Khibiny-M dispense une protection électronique de l’avion contre les menaces sol-air et émissions adverses, qui manquait aux avions soviétiques.

À lire aussi : Entretien avec Thomas Gomart ; Russie, Chine, Etats-Unis : qui est de trop ?

Le Su-57 est la pointe-de-diamant des VKS. Ce biréacteur de 5e génération peut frapper un objectif en restant indétectable par les radars et senseurs adverses. Il est le premier chasseur furtif de l’histoire de la Russie, et son prototype a volé en 2010. Il épouse des formes angulaires pour piéger les ondes radar. À l’égal du Su-35, il est propulsé avec deux AL-41F, en attendant la disponibilité des Izdeliye 30, réacteurs révolutionnaires qui lui donneront une capacité supersonique, sans postcombustion. Ses missiles RVV/SD sont intégrés en soute interne. Les ingénieurs ont fait le choix de l’hyper manœuvrabilité, avec la poussée vectorielle issue du Su-35, au détriment de la discrétion infra-rouge. Ses tuyères 3D sont en effet rondes et volumineuses. Elles ont le défaut d’émettre de la chaleur et des infra-rouges, ce qui relativise le bilan furtif de l’avion. Cet écueil illustre le choix de la supériorité en combat aérien, à l’opposé de la conception américaine qui privilégie la furtivité au détriment de la manœuvrabilité. La livraison de 76 Su-57 vient de commencer. En opération, ils seront chargés de neutraliser les sites stratégiques et défenses sol-air, tandis que les Su-35 traiteront les objectifs moins pointus.

Les avions hérités d’Union soviétique n’ont pas dit leur dernier mot

Le Su-34 illustre la résilience des programmes commencés sous l’URSS, et le pragmatisme des militaires qui ont tenu à les poursuivre contre vents et marées budgétaires. Conçu à partir de la cellule du Su-27, un avion de chasse, le Su-34 est un bombardier. Les ailes et les fuseaux moteurs du Su-27 ont été conservés, mais le cockpit remplacé par une cabine où les pilotes siègent côte à côte. Un aménagement confortable pour les missions nucléaires avec un missile Kh-15, à plus de 3 000 km, ou des attaques à basse altitude à 1 750 km. En attaque conventionnelle, le Su-34 emporte les mêmes types de munitions que les Su-30 SM et Su-35. Son prototype, le Su-27IB, a volé le 13 avril 1990. Le développement s’est déroulé sous perfusions budgétaires jusqu’en 2014. En 2027, 200 Su-34 auront été livrés pour relever les Su-24 M.

Les forces stratégiques s’appuient aussi sur des plates-formes héritées de l’ère soviétique. Près de 70 Tu-22 M et 75 Tu-95 MS ont été modernisés. Fer de lance de la dissuasion nucléaire russe, le Tu-160 monte à 15 600 mètres, évolue jusqu’à 2 200 km/h, et emporte 15 missiles Kh-55 SM à 12 000 km. 15 Tu-160 sont en service, mais la production en série, pourtant arrêtée depuis 1995, vient de reprendre, vingt ans plus tard, dans les usines de Kazan. Lancer le développement coûteux d’un nouveau bombardier n’aurait pas été significatif en gain de performances, en comparaison avec l’exploitation de Tu-160 modernisés. Les 15 Tu-160 sont portés au standard M1, et 35 avions neufs doivent être livrés d’ici 2027.

À lire aussi : Le grand retour de la Russie en Afrique

Les MiG-31 assurent la défense aérienne du territoire depuis 1981. Ils sont un héritage soviétique. 1 200 ont été mis en service. Ils opèrent toujours par quatre avions sur une surface de 1 000 km de longueur, et interceptent avions de reconnaissance, bombardiers et missiles de croisière. Volant à Mach 3, à 21 500 mètres et en limite de stratosphère, ils n’ont aucune équivalence OTAN. Ils détectent des cibles à 400 km, et tirent des missiles R-33 de 250 km de portée. 130 MiG-31 ont été modifiés en version BM, avec des R-77-1. Ces MiG-31 constituent un réseau de défense aérienne permanent au-dessus des espaces reculés du Grand Nord, où il serait impossible d’implanter des bases militaires permanentes. Ils constituent un dispositif de défense aérienne insolite en mers de Barents et de Kara.

Avec l’aide de la Russie, la Chine vient de rattraper en dix ans trente années de retard en technologies d’avions militaires

Sans coopération russe, les armées chinoises auraient encore une génération de retard sur l’Occident. En 1991, elles alignaient près de 3 000 avions des années 1960 et 1970 (J-6 (MiG-19), J-7 (MiG-21), Q-5, J-8), bombardiers Tu-16, et JH-7 d’attaque antinavires : des avions dépassés par rapport aux Mirage 2000 ou F-16 occidentaux. En 1998, l’armée chinoise a entrepris une réforme devant la faire passer de cette force massive, axée sur la défense territoriale, à une armée de haute technologie plus compacte et apte à être projetée en périphérie du territoire. De 2008 à 2017, les budgets de défense ont progressé de 110 %, mais l’industrie stagnait dans les standards technologiques des années 1960.

En 1998, la Russie changeait la donne, livrant une usine clef en main pour l’assemblage sous licence de 200 Su-27 (ou J-11A selon la désignation locale). Elle livrait aussi des Il-78 de ravitaillement en vol, ouvrant des perspectives pour de futures projections de forces. Une centaine de Su-30 MKK ont été commandés en 2000. L’armée chinoise entrait dans l’ère des avions de 4e génération. Cela étant, et sans l’aval de la Russie, Shenyang a continué à assembler des copies de Su-27, les J-11B, dès 2007, puis de Su-30 MKK, les J-16, en 2012. En 2020, Shenyang livre toujours les J-16 D de guerre électronique. Les J-15 embarqués sur le Liaoning, premier porte-avions chinois, ont été conçus à partir d’une cellule d’un Su-33 livrée par l’Ukraine en 2001. Au lieu d’entrer dans un conflit politique contre la Chine, les industriels russes ont retourné la situation à leur avantage. En 2012, la Chine était encore incapable de produire un réacteur fiable pour ses avions de chasse. Des réacteurs de 4e génération WS-10A Taihang étaient testés sur des J-11, mais ils devaient être révisés toutes les soixante heures. La Chine n’avait donc pas le choix : elle devait se tourner vers le russe NPO Saturn pour se faire livrer des milliers de réacteurs AL-31F pour motoriser ses Sukhois clonés. Finalement, l’industrie russe a tiré un bénéfice financier du piratage de ses avions par la Chine.

À lire aussi : La Russie et la Chine en Eurasie

En 2007, le prototype Chengdu J-10 A volait pour la première fois. Le J-10 « Dragon Vigoureux » était le premier mono-réacteur de 4e génération, de conception chinoise. Il avait été conçu dans les années 1990, avec l’assistance d’ingénieurs d’Israeli Aircraft Industries (IAI), sur le modèle du Lavi israélien avorté en 1987. Le J-10 C, dernière version du « Dragon », est doté d’un radar AESA engageant 4 cibles, d’une boule électro-optique de détection passive, d’un détecteur d’alerte, et de deux senseurs ECM pour sa protection électronique contre les hostiles. Les J-10 assemblés avant 2020 étaient tous équipés de réacteurs AL-31FN. Plus de 400 exemplaires ont été livrés. Le 2 mars 2020, CCTV diffusait des images des premiers J-10 C enfin dotés de réacteurs WS-10B fiables. À l’occasion du Airshow China 2018, un J-10 B avait déjà été présenté en vol avec un WS-10, avec poussée vectorielle.

Des appareils qui diffusent la souveraineté chinoise

Les J-10, Su-35 et J-20 interviennent sur des distances de plus en plus étendues en mer de Chine et imposent le fait accompli d’une souveraineté aérienne chinoise. Les J-11, J-16, et J-10 étendent la présence aérienne chinoise en profondeur, en mer de Chine. Le 12e régiment de la marine de Feidong opère sur J-10, dans le détroit de Taïwan avec des missiles C-801K antinavires de 40 km de portée. Avec deux bidons de 1 700 litres de pétrole, des frappes de J-10 contre les marines taïwanaises ou américaines seraient possibles à 750 km des côtes chinoises. Les J-11B de l’aéronavale peuvent voler jusqu’à Scarborough, à 900 km de leur base sur la côte d’Hainan, et même atteindre la base de Basa (Philippines), mais ils manquent d’autonomie pour se maintenir sur zone. En 2015, 24 Su-35 ont été commandés pour résoudre cette équation. Stationnés à Suixi dans le Guangdong, ils peuvent patrouiller dans ces secteurs, armés de PL-15, et s’y maintenir : ils indiquent au Vietnam et aux Philippines le fait accompli de la maîtrise du ciel par la Chine dans ce secteur.

C’est avec le J-20 que la Chine est entrée dans le club restreint des puissances dotées d’avions furtifs. Le Bureau 611 de Chengdu a mis au point cet avion avec des senseurs passifs et un concept aérodynamique avancé, usant de méta-matériaux composites à faible indice de réfraction. Cet avion angulaire vole avec des AL-31FN. Les prochains J-20 seront propulsés par des WS-15 indigènes. Les 20 premiers J-20 sont en service dans la 9e brigade de Wuhu, dans le nord de la Chine, face aux F-35 basés au Japon et en Corée. Les Chinois le présentent comme un « bélier » de 2 700 km de rayon d’action pour l’attaque de cibles à haute valeur ajoutée, tels que les bases, les centres de commandement et les porte-avions. Le premier prototype a volé le 11 janvier 2011, et les premiers J-20 ont été livrés seulement sept ans plus tard. Un développement en un temps record, dû au « budget illimité » qui lui est alloué par le Parti communiste.

La Chine a prouvé son aptitude dans les technologies sensibles, s’affranchissant de sa dépendance par rapport à l’étranger. C’est ce que Yang Wei, ingénieur en chef du J-20, qualifie d’accès à un « royaume de libertés ». En 2020, ils maîtrisent l’aérodynamique, les commandes de vol, les radars à balayage électronique, la guerre électronique, la furtivité et les gammes de missiles, dont les redoutés air-air PL-15 (radar/semi actif, Mach 4, de 300 km), et PL-10 (radar/infra-rouge, à poussée vectorielle, et de 20 km) qui arment tous les J-10, J-11D, J-16, et J-20.

À propos de l’auteur
François Brévot

François Brévot

François Brévot est un reporter et photographe spécialisé sur les salons aéronautiques internationaux, et les nouvelles puissances aériennes, telles que la Chine, ou la Russie. Il a publié 6 livres.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest