Les détroits turcs fermés aux bâtiments de guerre : quelles conséquences ?

10 mars 2022

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Bateaux dans le détroit du Bosphore (c) Pixabay
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Les détroits turcs fermés aux bâtiments de guerre : quelles conséquences ?

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Les détroits turcs, à savoir le Bosphore et les Dardanelles, sont stratégiques pour l’accès à la mer Noire. Leur statut est régi par la convention de Montreux signée en 1936, qui reconnaît la libre circulation pour le trafic civil, tout en permettant des restrictions pour les bâtiments militaires, parmi lesquelles l’interdiction de passage pour ceux-ci en cas de conflit. Sa mise en œuvre récente par Ankara est l’occasion de revenir sur l’historique et sur les conséquences concrètes de cette convention.

Dès l’émergence de la Russie en tant qu’empire, la question de l’accès aux mers chaudes, c’est-à-dire libres de glaces toute l’année, s’impose comme cruciale. Il s’agit en effet de la condition sine qua non pour faire jeu égal avec les grandes thalassocraties, à commencer par l’Angleterre. À cette fin, l’objectif ultime a longtemps été la conquête des détroits turcs, qui lui auraient donné un accès libre à la Méditerranée. Même si cet objectif avait pris un sérieux coup en 1856 après la guerre de Crimée, qui conduisit à la démilitarisation de la mer Noire jusqu’en 1870.

La Première Guerre mondiale conduit à l’internationalisation des détroits turcs

À l’occasion de la Première Guerre mondiale, les détroits turcs et Istanbul faisaient partie des objectifs de guerre de la Russie. L’enjeu est de taille, et les Français et les Britanniques s’y affrontent avec les Turcs lors de la bataille des Dardanelles, en 1915, laquelle se solde par un revers pour les Alliés.  Quant à la Russie, elle finit par sortir du jeu à la suite de la révolution de 1917, laissant le champ libre au projet d’une internationalisation et d’une démilitarisation desdits détroits, qui sont entérinées par le traité de Sèvres en 1920.

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Mais ce traité ne résiste pas à la Guerre d’Indépendance turque menée par Mustafa Kemal, et il est remplacé en 1923 par le traité de Lausanne. Celui-ci conserve le principe de l’internationalisation et de la libre circulation associée, mais tout en rétablissant la souveraineté turque, ainsi que la possibilité d’une remilitarisation en temps de guerre.

De Lausanne à Montreux

En 1936, la convention de Montreux remplace le traité de Lausanne en ce qui concerne la gestion des détroits. La Turquie a en effet su profiter du contexte de montée des tensions en Europe pour effectuer une renégociation à son avantage, la France et la Grande-Bretagne ne voulant pas la pousser dans les bras de l’Allemagne en cas de conflit. Ainsi, Ankara devient seule maîtresse des détroits, même si la libre circulation reste la règle, et obtient la possibilité de les remilitariser.

Les nouvelles dispositions profitent également à l’Union soviétique, revenue dans le jeu des puissances. En effet, elles appliquent des limitations au tonnage et à la durée de séjour des unités militaires en mer Noire, lesquelles ne s’appliquent qu’en partie aux puissances riveraines. Elle permet par ailleurs à la Turquie de fermer les détroits à tout bâtiment étranger en cas de conflit, ainsi qu’à tout navire d’une puissance avec laquelle elle serait en guerre[1].

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Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique va tenter à son tour d’obtenir une révision de la convention de Montreux en sa faveur, provoquant la crise des détroits turcs. Elle prend le prétexte de la visite du cuirassé américain USS Missouri en 1946 pour formuler des réserves quant à la garantie de la sécurité de la mer Noire par la convention de Montreux, mettant également dans la balance des revendications territoriales sur la région de Trébizonde. Cet épisode se solde par l’entrée de la Turquie dans l’OTAN en 1952, alors qu’elle était neutre jusque-là. Moscou n’aura ici pas eu l’habileté de la France et de la Grande-Bretagne d’avant-guerre en faisant passer Ankara dans le camp opposé. D’ailleurs, elle finit par renoncer à ses revendications en 1953.

Le canal d’Istanbul, un potentiel trouble-fête

Le projet du canal d’Istanbul, lancé en 2011 par Recep Tayyip Erdogan, pourrait rentrer en conflit avec la convention de Montreux, notamment au sujet de la libre circulation qui induit l’absence de péages. Son intérêt premier reste de créer un passage alternatif au Bosphore, qui constitue une zone à risque où les accidents sont fréquents, l’un des plus spectaculaires de ces dernières années étant la destruction accidentelle en 2018 d’une villa ottomane par un vraquier[2].

Du reste, ce projet divise énormément en Turquie. Ainsi, plusieurs amiraux ont été arrêtés en avril 2021 pour avoir signé une tribune dénonçant l’idée de ce canal et mettant en doute sa compatibilité avec les dispositions de la convention[3]. Mais en réalité, il est pour l’instant peu probable qu’il voie le jour dans un futur proche, la crise économique que subit la Turquie risquant certainement d’avoir raison de ce projet pharaonique, sur lequel pèsent par ailleurs de nombreuses hypothèques techniques, à commencer par celle du risque sismique.

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Du reste, en matière militaire, il n’aurait pas d’incidence directe dans la mesure où les navires seraient toujours obligés de passer par les Dardanelles, et n’échapperaient donc pas à la convention, quelle que soit l’interprétation du texte appliquée au canal d’Istanbul.

La convention à l’épreuve des conflits armés

Quant au cas de l’utilisation des détroits en cas de conflit armé, le principal précédent qui existe est celui du conflit en Géorgie survenu en 2008, l’épisode criméen de 2014 n’ayant pas eu d’incidence en la matière. La Turquie, qui ne s’était pas encore rapprochée de la Russie, avait alors bloqué le passage de navires américains dont le tonnage excédait les limites prévues par la convention[4].

Dans le cas du conflit en cours en Ukraine, la fermeture du détroit semble avantager par défaut la Russie, dont la marine peut opérer sans être gênée par d’autres, même si elle n’a plus la possibilité d’envoyer de renforts. Cette situation n’est pas sans rappeler, toute proportion gardée, celle de la Seconde Guerre mondiale, où la Turquie avait fait de même, ce qui avait limité fortement les possibilités pour les forces de l’Axe d’attaquer l’URSS.

Reste à savoir les raisons de cette manœuvre. S’agit-il pour la Turquie de confiner le conflit et d’éviter son extension en mer ? S’agit-il d’un retour d’ascenseur pour la même neutralité bienveillante de Moscou dans le conflit du Haut-Karabagh ? Ou plus simplement d’une mesure de prudence vis-à-vis d’une Russie dont elle est dépendante économiquement, alors que la Turquie n’est pas au mieux en la matière ? Dans tous les cas, Ankara a rappelé par sa décision le caractère stratégique de ces détroits et la puissance qu’elle tirait de leur contrôle. Quant aux conventions qui les régissent, l’Histoire montre qu’elles sont largement le fruit des rapports de force de la région, et non l’inverse.

[1] https://www.lesclesdumoyenorient.com/La-Convention-de-Montreux-quel-est-cet-accord-historique-que-le-futur-Canal-d-3373.html

[2] https://www.actunautique.com/2018/04/video-un-cargo-s-encastre-dans-une-villa-historique-en-turquie.html

[3] http://www.opex360.com/2021/04/05/danciens-amiraux-turcs-arretes-pour-avoir-critique-le-projet-de-canal-distanbul-defendu-par-m-erdogan/

[4] https://ovipot.hypotheses.org/605

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À propos de l’auteur
Jean-Yves Bouffet

Jean-Yves Bouffet

Officier de la marine marchande. Doctorant en criminologie.
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