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La guerre ne consiste pas à tuer, mais à briser la volonté d’un rival : depuis 2010, la Russie livre à la France une guerre informationnelle d’une intensité inédite.
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Puissance moyenne excentrée, Moscou n’est forte que de la faiblesse des Européens et veut maintenir l’Europe ouverte à son influence.
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L’expulsion de Xenia Fedorova pose la question de la réappropriation, par la nation, de son espace informationnel.
L’arrêté d’expulsion pris contre Xenia Fedorova, ancienne directrice de l’organe de propagande étatique russe RT devenue l’égérie de CNews et de son propriétaire, s’inscrit dans un contexte de guerre hybride entre la France et la Russie.
La guerre ne consiste pas à tuer des individus mais à briser la volonté collective d’un rival. Il n’est pas toujours nécessaire, ni même utile, d’ouvrir le feu pour y parvenir. Héritiers des traditions subversives soviétiques, les Russes sont passés maîtres dans l’art de mener des opérations informationnelles et cognitives. La France en fait les frais depuis le milieu des années 2010. Leur intensité dépasse désormais celle des pires moments de la guerre froide.
À dire vrai, la propagande du Kremlin ne ment pas sur un point. En dehors, peut-être, de fantasmes secrets, nul ne songe sérieusement à faire défiler un jour les troupes russes sur les Champs-Élysées. Les forces stratégiques nucléaires françaises rendraient de toute manière le sens commun à ceux qui pourraient le perdre.
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Une puissance moyenne qui joue son statut d’empire
En revanche, l’entreprise de reconstitution de l’empire russe entreprise par Vladimir Poutine heurte frontalement les principes fondamentaux de la géopolitique française que sont l’équilibre entre les puissances et le multilatéralisme. Surtout, elle est l’antithèse même du gaullisme, cette version européenne de la doctrine Monroe, qui affirme l’autonomie stratégique du continent, libéré des ingérences extérieures russes et américaines.
L’horizon russe est borné en Orient par la Chine ; au sud par la géographie et le réveil de nations ombrageuses. Il n’est plus de projets impérialistes possibles qu’en Europe.
C’est sous ce prisme qu’il faut comprendre la guerre de conquête menée en Ukraine. Ce pays ne constitue en rien un glacis dont la Russie n’a évidemment pas besoin. 1 000 kilomètres séparent Moscou de la frontière ukrainienne et personne n’a de toute manière l’intention d’envahir ses steppes désertes et d’engager une guerre nucléaire qui pourrait mal se terminer.
L’Ukraine est la porte de l’Ouest. Contrôler ce verrou ferait peser une menace militaire sur toute l’Europe orientale et rendrait à la Fédération de Russie un statut proche de celui de la défunte URSS.
Son adversaire n’est pas l’Amérique, qui lui sert au contraire de jauge de puissance. Elle ne veut pas rivaliser avec elle, mais rétablir un dialogue stratégique paritaire qui conforterait son statut de grande puissance. Pour cela, il est impératif que l’Europe demeure un espace ouvert. Si elle redevenait un acteur stratégique à part entière, la Russie perdrait toute chance d’y rétablir son influence et son empire.
C’est pourquoi elle fait tout pour dénier aux Européens le moindre rôle dans le règlement de la crise ukrainienne et cherche à tout prix à saper les positions internationales de la France et du Royaume-Uni, notamment. Les reconnaître en tant qu’interlocuteurs serait se mettre à leur niveau et reconnaître qu’elle n’est qu’une des grandes nations du concert européen parmi d’autres. Une puissance moyenne. Excentrée de surcroît.
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Elle n’est forte que de la faiblesse des Européens et son seul atout est sa supériorité militaire momentanée. Consciente que le rapport de force pourrait s’inverser sans retour en moins d’une décennie, elle fera tout pour l’empêcher et exploiter la fenêtre d’opportunité qui s’ouvre à elle.
La guerre hybride en cours entre Paris et Moscou est le prolongement naturel de l’affrontement armé en Ukraine. Elle déterminera l’architecture sécuritaire de l’Europe pour les prochaines décennies. L’Ukraine y joue certes sa survie, mais la Russie défend son statut d’empire et la France son identité stratégique. La dialectique des volontés est engagée.
L’affaire Fedorova
C’est dans ce contexte que se comprend l’arrêté d’expulsion pris à l’encontre de Xenia Fedorova. Ancienne directrice de RT France, appointée par le Kremlin, elle est un membre actif du système global de contrôle et de manipulation de l’information mis en place par le régime de Vladimir Poutine.
Madame Fedorova a une notion toute russe de la liberté d’expression dont elle se réclame. Elle a exercé une emprise sans limite sur les médias détenus par Vincent Bolloré, notamment en faisant interdire d’antenne les journalistes et les experts qui la contredisaient. Parce qu’un vieil homme a cru rajeunir dans les grands yeux noirs d’un agent russe, comme dans un mauvais scénario de la guerre froide.
Elle a obtenu la tête du général Bruno Clermont, dont les analyses sur CNews se plaçaient sous l’angle de l’intérêt national et pas de celui de la Russie, et elle a réduit au silence les voix discordantes dans les équipes rédactionnelles du groupe, qui réprouvaient majoritairement des positions qu’elles assimilaient à juste titre à de la compromission avec une puissance étrangère hostile dans un climat conflictuel.
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La ligne de défense russe
La ligne de défense choisie par Xenia Fedorova s’appuie sur la ligne narrative développée depuis plusieurs années déjà par les opérateurs russes en guerre de l’information. Exploitant la faiblesse d’un exécutif contesté et les espaces de manœuvre ouverts par une société de plus en plus polarisée, ils assimilent artificiellement le soutien à la Russie à l’opposition au président Macron. En ramenant la guerre hybride menée contre la France par une puissance hostile à des querelles partisanes internes, ils font primer les opinions sur le sentiment d’appartenance nationale. La même méthode subversive est d’ailleurs utilisée par d’autres acteurs extérieurs, qui s’appuient par exemple sur les réseaux salafistes ou les sectateurs MAGA et bénéficient souvent, il est vrai, d’une surprenante complaisance.
Alors qu’ils ont consacré leur vie à servir la France et ses permanences historiques, nos officiers et nos généraux ne cessent d’alerter sur le danger russe. Leurs mises en garde sont autrement sérieuses que les affirmations d’une spécialiste de la guerre informationnelle liée à l’appareil d’État russe comme Xenia Fedorova et de relais, idiots utiles ou porteurs de valises narratives étrangères assumés.
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Réapproprier l’espace informationnel
L’affaire révèle également les limites de notre écosystème médiatique. Y investir ne confère pas de droit de privatisation de l’information. Elle n’est pas un produit mais la pierre d’angle de la démocratie. Les émois d’un Bolloré ou, à l’autre bout de l’échiquier politique, les lubies d’un Pigasse, n’ont pas leur place dans les rédactions. Au-delà de son cas individuel, l’expulsion de Madame Fedorova pose la question de la réappropriation de son espace informationnel par la nation et du difficile équilibre entre société ouverte et protection contre les ingérences dans un contexte de guerre informationnelle tous azimuts.










